09 avril 2013

Le bagne au début du XXème siècle - quelques statistiques.

Statistiques concernant  les Transportés

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75% savaient lire et écrire – la plupart très sommairement.

6% savaient uniquement déchiffrer.

18,6% étaient analphabètes ou illettrés.

0,4% étaient considérés comme ayant reçu une "instruction supérieure" (à ramener aux 5% de la population française ainsi catégorisés à cette époque).

 

 

"C'est un monde de prolétaires, de laissés pour compte de l'enseignement et de la société, un monde de pauvres que celui des transportés et relégués de Guyane".

(Michel Pierre)

 

On recensait environ :

-          20% d'assassins ou de meurtriers ;

-          75% de voleurs ;

-          5% de "sadiques", d'incendiaires, de faux monnayeurs, etc.

 

(Sources : Michel Pierre ; arch. dépt. de la Guyane. Illustration d'un bagnard anonyme)

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Peut-on généraliser à propos des conditions de vie au bagne?

 

Il est impossible de répondre de manière globale aux interrogations sur les conditions de vie des bagnards tant elles étaient hétérogènes selon les époques, les emplacements, les fonctions occupées par les forçats - ainsi bien entendu que le degré d'humanité des personnels.

1Il faut également se replacer dans le contexte. Apprendre que des forçats travaillaient 54 heures par semaine ferait frémir… si on oublie que c'était le quotidien de la plupart des ouvriers. La semaine de 48 heures fut octroyée, après de dures luttes sociales, seulement au début du XXème siècle, par la loi du 30 mars 1900, dite « loi Millerand » qui limita la journée de travail à dix heures et en fixa l'application progressive sur un délai de quatre ans et par la Loi de 1906 instituant la semaine de six jours (un jour de repos hebdomadaire). Encore ne faut-il pas oublier qu'elles ne concernaient que les salariés et pas les innombrables "indépendants" qui travaillaient à la pièce dans leur propre atelier. Quant aux conditions de vie dans les campagnes, elles étaient encore plus rudes - d'autant plus qu'elles n'étaient soumises à aucun contrôle.

 

FLAG9En revanche, la plupart des transportés passaient l'essentiel de leur "temps libre" dans des cases sombres et insalubres, soit de 12 à 14 heures par jour, sept jours sur sept, dans une promiscuité effrayante. Des hommes robustes et sans foi ni loi étaient mêlés à de presque gamins de dix-neuf à vingt ans avec tout ce que ça impliquait de promiscuité et de loi du caïdat (fort peu réprimé par les surveillants: un détenu que l'on menaçait d'écarter de son "môme" était malléable). Le plus fort mangeait plus que son compte quand les faibles tombaient d'inanition... A tel point que lorsqu'un arrivage de criminels considérés paradoxalement comme des "hommes d'honneur" était signalé, les "bleus" étaient rassurés :  "avec les 'Anciens": la justice règnerait, et on aurait notre ration!

FLAG6Il y avait également un monde entre le quotidien du forçat affecté à un chantier forestier ou - summum de l'horreur - à celui de la "route coloniale numéro zéro" qui tua des milliers de malheureux en pure perte (30 km, impraticables, réalisés en quarante ans !), quand on le compare à celui du "garçon de famille" affecté à l'entretien de l'intérieur d'une famille de gardiens et qui, souvent, était autorisé à dormir hors des dortoirs collectifs. Quant au balayeur des rues de Cayenne, il se fatiguait infiniment moins qu'un cantonnier ordinaire...

FLAG3Le Garçon de famille... Noter le fantasme récurrent... Ils se vantaient tous d'avoir les faveurs de la "patronne"

Bagnards 104 (2)Bagnard affecté à Cayenne

"L'affecté" tombait parfois sur un employeur qui lui donnait une tâche raisonnable et le nourrissait convenablement. Mais il était parfois "concédé" à un exploiteur immonde : on a souvent écrit de manière quelque peu lapidaire que si la question raciale ne se pose guère en Guyane, c'est que le souvenir de l'esclavage a été en partie effacé par celui des "popotes", des "vieux blancs", comme on appelait les bagnards (en cours de peine ou libérés), en charge des tâches les plus dures et des plus répugnantes. Des décennies durant, une cordonnerie de Cayenne ne fonctionna que grâce à des forçats assignés qui savaient travailler le cuir. Son propriétaire s'arrangeait avec l'administration péniteniaire, au mieux de ses intérêts, pour se voir assigner des employés. Il ne lui restait plus qu'à encaisser le montant des ressemelages.

Sans titre-1L'auteur vécut longtemps en Guyane sur les rives de la rivière de Montsinéry. Face à son habitation, il demeurait quelques vestiges d'une bananeraie plantée dans les années trente. Simone Binet-Court, épouse du planteur qui se faisait régulièrement affecter des transportés en court de peine, relate sa vie au quotidien dans un ouvrage** pendant ces quelques années d'expérience qui prirent fin en 1939 avec la déclaration de guerre et la mobilisation.

Elle parle à maintes reprises de "ses" bagnards, toujours merveilleux dans les premiers jours avant, inéluctablement, de devenir insupportables à ses yeux sans qu'ils aient changé quoi que ce soit à leur comportement. L'un d'eux tomba gravement malade, et aurait - toujours selon les dires de Mme Binet-Court - bien eu besoin d'être soigné, mais nous n'avions alors pas prévu de rejoindre Cayenne (à l'époque, la plantation était à quatre heures de canot de l'hôpital de Cayenne: ce n'était pas l'Odyssée). Le malheureux mourut sans avoir reçu de soins et fut immédiatement enterré sur le sol de la plantation. Quelques jours plus tard, un membre de l'administration pénitentiaire qui ne faisait que son travail vint pour exiger des comptes, demandant avec insistance et un peu d'aigreur le motif de ce décès et - Simone Binet-Court en tremblait encore des années plus tard - on craignit qu'il ne se mette en tête d'exhumer cet homme pour obtenir des éclaircissements. Qu'un homme, fût-il condamné, ne soit pas considéré davantage qu'une bête de somme conduite à l'équarissage, cela dépassait l'entendement de la dame au demeurant fort bonne chrétienne si on en croit ses écrits.

**(Le banc des Amandiers, au demeurant intéressant, publié tardivement et qui reçut, en 1980, le prix Bertrand de Jouvenel)

Idem, passées les terribles épidémies pendant la première partie du bagne, si les conditions sanitaires dans les camps forestiers tout comme sur le "chantier de la route" étaient inacceptables, le taux de mortalité ne différait guère, dans les villes ou sur les îles de ce que l'on connaissait dans certaines régions ouvrières françaises où l'alcoolisme faisait des ravages - et par la force des choses, le forçat était en général exempté de ce risque, a contrario de ses gardiens) La lèpre frappait de nombreux bagnards, mais guère davantage, en proportion, que le reste de la population. Mais si on mourait peu de façon foudroyante, l'espérance de vie moyenne était singulièrement diminuée par des pathologies chroniques, et des maux ordinaires en France entraînaient parfois des décès scandaleux faute de remèdes suffisants ou même de signalement à temps : c'est souvent le gardien qui décidait qui était malade ou non, et il n'avait pas forcément les compétences requises. Le détenu hésitait forcément, car demander à passer la visite médicale et ne pas être reconnu (malade) entraînait le plus souvent une sanction.

Les conditions médicales étaient très hétérogènes entre les lieux d'implantation (hôpitaux à Saint-Laurent et sur l'île Royale avec des médecins compétents et souvent très motivés, mais dépourvus de remèdes malgré leurs protestations quasi permanentes ; ailleurs, dans les camps, souvent de forts médiocres postes de santé sans personnel qualifié)

londresCe qui est sûr, c'est qu'il y eut un "avant" et un "après" Albert Londres.

La série de reportages du grand journaliste, venu pour le compte du "Petit Parisien" fit scandale en France alors même qu'il était mesuré et objectif. C'est à la suite de la campagne de protestations qu'il déclencha que des mesures furent prises pour améliorer les conditions de vie des bagnards: généralisation progressive du hamac en lieu et place des bat-flancs collectifs, amélioration des conditions de soins, de la distribution de nourriture à la suite de la révélation des détournements opérés à tous les niveaux, humanisation des conditions atroces dans lesquelles était subie la peine de réclusion cellulaire (fin des cachots noirs), etc. Les esprits n'étaient pas encore mûrs pour la fin de la Transportation, mais la graine était plantée.

Il faut absolument se méfier des derniers témoignages oraux forcément subjectifs, qu'ils émanent d'anciens bagnards ou d'anciens surveillants.

J.C. Michelot, par exemple, dans "la guillotine sèche" fait litière d'un certain nombre d'allégations totalement fausses, mais en revanche il accorde un poids trop important au témoignage de M. Martinet, surveillant qui prit sa retraite à Saint-Laurent du Maroni, et qui lui décrivit un quotidien somme toutes assez paisibl

Or d'une part, M. Martinet (avec qui j'ai eu l'honneur d'échanger en 1984) n'a travaillé qu'à Saint-Laurent du Maroni, une ville saine dotée d'un bel hôpital où on ne disposait que de peu de médicaments mais où on pouvait se refaire la cerise avec du repos. De plus ne demeuraient à Saint-Laurent du Maroni que des détenus considérés comme peu dangereux, guère susceptibles de s'évader, affectés à des tâches tranquilles ; d'autre part, Monsieur Martinet n'officia que dans les dernières années, au début des rapatriements. De toute manière, ses allégations (dont on ne mettra pas la sincérité en doute, mais tout témoignage est subjectif, surtout quand le temps fait son œuvre) corroborent mal avec les statistiques relatives à l'espérance de vie d'un forçat.

Hôpital_de_Saint-Laurent-de-MaroniA l'opposé, dans les années 1980, quand on évoquait les souvenirs des vieux "popotes" encore présents à Saint-Laurent (ce que fit l'auteur, en particulier en devisant avec M. Badin, devenu l'ami de M. Martinet et qui savait, lui, raison garder), la plupart se complaisaient à décrire un quotidien horrifique auquel ils finissaient par croire eux-mêmes, fait de famine (réelle pendant la seconde guerre mondiale),  de travail toujours éreintant,  d'absence de soins, d'arbitraire, de sadisme. À les entendre, la guillotine fonctionnait chaque mois ou presque -  alors que le total des exécutions "régulières" n'atteint pas la centaine pour toute la durée du bagne, tous sites confondus (ce qui est déjà considérable pour un siècle de transportation et un total de 60.000 forçats environ ; ne sont pas évidemment pas inclus les forçats abattus pendant les tentatives d'évasion, les rebellions ou les voies de fait réelles ou inventées contre un membre de l'administration pénitentiaire).

Une autre constante chez nombre de forçats, c'était de s'attribuer les exploits et tribulations survenues à plusieurs d'entre eux pour se composer un "personnage" – à l'instar de "Papillon", de son vrai nom Henri Charrère, mythomane, mégalomane et "piqueur" patenté d'aventures survenues à d'autres. Pour être à même de dialoguer avec ces vieux détenus, il fallait respecter un code de bonne conduite dont les principales règles étaient de:

- ne jamais demander quelle était "l'erreur" commise, qui les avait menés au bagne ; en général, une fois le lien de confiance établi, la révélation venait souvent de leur part ;
- ne jamais évoquer Henri Charrère, dit Papillon, unanimement méprisé, considéré comme un petit malfrat sans envergure, un "donneur", un mythomane qui s'était approprié les faits et gestes des vrais hommes ;
- ne pas évoquer les "exploits" d'un certain surveillant-chef qui s'était spécialisé dans la traque des évadés, que tous considéraient comme un sadique qui prenait sa jouissance à exécuter les pauvres bougres au lieu de les ramener.

L'auteur reviendra plus longuement sur ces témoignages recueillis pour la plupart en 1982, à Saint-Laurent du Maroni.

Il n'existe plus de forçat libéré vivant toujours en Guyane. Les éventuels survivants du bagne auraient potentiellement 95 ans en 2013 (le dernier départ eut lieu en 1937, et les plus jeunes n'auraient pu avoir moins de 19 ans)

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Le pénitencier de Cayenne.

Il ne fut construit qu'en 1863, pour héberger les corvées de transportés qui s'activaient à Cayenne.

 

958_001Débarcadère. On distingue le canot du courrier, dirigé par des forçats.

Cayenne Forcats rue du portCPForçats rue du port

Cayenne forcats au travailCPLes forçats étaient quelques dizaines employés à la centrale électrique et à la glacière (qui fonctionnait grace à une machine à vapeur faisant du froid en créant une dépression). Une dizaine nettoyaient les écuries de la gendarmerie, d'autres se chargeaient de la voirie (tâche paisible s'il en était une). Plus rude était le travail des canotiers: des cycles réguliers d'envasement empêchent les navires d'accoster, et il fallait aller chercher fret et passager à la force des avirons. Une très pénible corvée était celle des vidanges: dès deux heures du matin, les affectés tiraient une charrette qui récupérait le contenu des tinettes et pots de chambre de la ville, entourés d'une odeur épouvantable. A midi, ces hommes étaient libres d'aller et venir à condition d'être présents à l'appel du soir, de même que les assignés chez des particuliers (sauf certains, de confiance ou qui avaient des relations, et qui avaient obtenu une autorisation spéciale)

 

Hopital jean martialHôpital colonial - Un bâtiment était affecté aux forçats en cours de peine et aux Libérés.

 

863_001Corvée près de Cayenne (détenus malgaches, souvent chargés des durs travaux de terrassement)

 

Cayenne penitencier3CPParticularité de ce pénitencier... Construit par un particulier et concédé à l'AP, il fut expressément spécifié par contrat, sur exigence du propriétaire qui avait peur des fantômes, qu'aucune exécution capitale n'aurait lieu dans son enceinte. Les quelques forçats - de même que les rares condamnés à mort de la population civile - exécutés à Cayenne furent en conséquence décapités devant la prison. Ce bâtiment était en si mauvais état dans les années cinquante qu'il fut rasé (l'Institut Pasteur a été édifié à sa place ; il ne demeure plus qu'un mur d'enceinte, des vestiges du passé)

Caayenne penitencierCP

Bagnards 47Le pénitencier était proche de l'anse Buzaré

anse pénitencier

 

guyane-le-penitencier-de-cayenne

nettoyage cayenne

Bagnards 104 (2) Ces corvées tout sauf fatigantes étaient réservées aux "premières classes"
(plusieurs années de très bonne conduite, aucune dangerosité

 

guyane-caserne-de-la-gendarmerieLa gendarmerie était nettoyée par les transportés, qui extrayaient le fumier des écuries. Plus insolite, la nuit, le télégraphe du Gouvernement était tenu par un forçat qui avait tous les codes secrets à sa disposition, pour chiffrer ou déchiffrer les messages en principe confidentiels envoyés ou reçus! C'est le pénitencier de Cayenne qui fournissait également les forçats affectés au phare de l'Enfant Perdu, tâche absolument terrifiante.

 

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Figures du bagne - Paul Roussenq, le grand Révolté (2) - Sa rencontre avec Albert Londres.

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Dans les cellules, à Cayenne, à Royale, à Saint-Joseph, je voyais toujours un nom gravé au couteau sur le bat-flanc, soit inscrit au mur en couleur marron : Roussenq.

Parfois, une phrase : « Roussenq salue son ami Dain. » « Roussenq dit M… au gouverneur. »

Sur le tronc d’un manguier de Royale — ce qui prouvait que ce Roussenq était parfois en liberté — je lus : « Face au soleil, Roussenq crache sur l’humanité. »

Quel était cet auteur de graffiti ?
Je demandai son dossier. Quand je le pris des mains du commis, je pliai sous le poids. Ce volume pesait bien cinq kilos. Il valait celui d’Hespel.
Feuilletons la chose.
Motifs de punitions :
A excité ses camarades à l’hilarité par son bavardage continuel pendant la sieste. — 30 jours de cachot.
Lacération complète de ses effets d’habillement. — 30 jours de cachot.
N’a pas cessé, pendant la sieste, d’appeler les autres punis pour les obliger à causer avec lui. — 30 jours de cachot.
S’est catégoriquement refusé à se laisser mettre aux fers. — 30 jours de cachot.
S’est catégoriquement refusé à se laisser déferrer. — 30 jours de cachot.
A accusé un surveillant de lui avoir volé deux francs. — 30 jours de cachot.
A grimpé jusqu’au sommet des barreaux de sa cellule et déclaré qu’il en redescendrait quand il lui plairait. — 30 jours de cachot.
A forcé le guichet de sa cellule, passé sa tête et crié : « Une autre punition, s’il vous plaît ! » — 30 jours de cachot.

Bref, le transporté Roussenq (Paul), matricule 37.664, né le 18 septembre 1885, à Saint-Gilles (Gard), condamné, le 5 mai 1908, par le conseil de guerre de Tunis, à vingt ans de travaux forcés, pour tentative d’incendie volontaire (lisez : a essayé de brûler la guitoune sous laquelle il était enfermé) et pour outrages et voies de fait, a collectionné, pendant quatorze ans de bagne, 3.779 jours de cachot. C’est le record. Roussenq était l’as des révoltés.

— Roussenq, me dit le commandant Masse, est un cas curieux. C’est un hystérique du cachot. Il éprouve une volupté quand on le punit. Il écrivit une lettre en vers au ministère des Colonies pour lui vanter la douceur du cachot.

Ah ! douze ans sans ne rien faire !
Douze ans soustrait de la terre !
Ministre,
Tu crois que c’est sinistre ?
Non ! rouquin !
C’est plus beau que ton maroquin.

— Il ne faut pas tomber dans le faible des transportés, c’est faire leur jeu, reprit le commandant. Aussi, ces temps derniers, ai-je décidé, pour le punir, de ne plus punir Roussenq. Il appela les punitions de plus haut.
Il écrivit au gouverneur : « Je me contente de vous dire, à vous, gouverneur, que vous êtes un dégoûtant personnage. » La punition ne vint pas.
Il écrivit au directeur : « Lequel est le plus fainéant de nous deux, dites, descendant d’esclaves ? (Le directeur est un nègre.) Lequel ? Moi, qui vous méprise et le dis, ou vous, qui n’êtes qu’un marchand de pommades avariées ? J’en ai soupé de votre fiole, sale sac à charbon, rejeton d’une race subjuguée.
« Je vous emmène tous à la campagne, tous tant que vous êtes : directeur, procureur, gouverneur et toute la séquelle de sangsues et de ratés ! Ah ! vous faites un beau troupeau de vaches ! Charognards ! Tas d’ordures ! Êtres infects vomis par la nature en un moment de dégoût.
« Je préfère ma place à la vôtre !
« Signé : Roussenq. »


UNE LETTRE…

Dans le dossier, une note du commandant Masse : « Ne pas s’occuper des écrits de Roussenq ; ne pas le punir serait, d’après moi, le meilleur moyen d’avoir raison de ses manières. »

— Eh bien ! en avez-vous eu raison ?
— Tenez, voici sa dernière lettre :

Île Royale, 8 juin 1923.
        « Monsieur le Commandant,
       « Après quinze ans d’une lutte inégale, me sacrifiant pour une collectivité qui, dans son ensemble, n’en vaut pas la peine, je me rends compte que je ne puis plus continuer, mon organisme étant affecté jusque dans son tréfonds.
        « Comme le jouteur loyal qui, après un tournoi, tombe la face contre terre, je me déclare vaincu.
        « Je ne veux pas augmenter la durée de mes punitions, mais je redoute les moments de défaillance, la disposition du quartier spécial de Royale offrant trop de tentations.

reclusion croquis       « Je demande comme faveur d’être transféré dans un cachot de la réclusion de Saint-Joseph, où le bavardage (seule infraction que j’appréhende à l’avenir) est impossible. Cette impossibilité est due à ce fait que les cachots de la réclusion ont de la résonance à cause des voûtes.
      « Ainsi s’opérerait mon relèvement, quoique tardif. Combien de fois une minute d’aberration, sitôt déplorée, m’a causé des mois et des années de souffrances !
      « Vous-même, chef d’une grande administration, vous élevant au-dessus des offenses d’un malheureux exacerbé par des misères sans nombre, lui avez maintes fois ouvert une éclaircie sur l’horizon.
      « C’est pourquoi, dans ma détresse, je me tourne vers vous. Je ne puis plus avaler mon pain, les jours de pain sec. J’ai 1 m. 75 et je pèse 50 kilos. La misère physiologique se lit à travers mon corps. J’espère, malgré tout, arriver à subir les 150 jours de cachot qui me restent.
      « Si, pour une raison majeure, vous ne pouviez ordonner mon transfert, j’ai la prescience, malgré mes bonnes résolutions, que mon amendement serait impossible. Une parole est si vite dite !
       « Faites-moi mettre en réclusion, commandant, vous serez clément. »

— Clémence sinistre, dis-je.
— Oui. Cela vous frappe davantage parce que vous n’êtes pas habitué. Voyez-vous, le monde est fait de trois choses : le ciel, la terre et le bagne.

 

DANS LE CACHOT AVEC ROUSSENQ

 

L’après-midi, je fis armer le canot et repartis pour Saint-Joseph. Quand, en arrivant, je dis au chef de camp : « Je viens voir Roussenq », l’effarement le cloua au sol. On ne voit pas Roussenq. C’est comme si j’avais frappé aux portes de l’enfer, disant : « Je viens voir le diable. » Le diable existe, mais ne reçoit pas. Roussenq non plus. Mais l’ordre que je portais était formel.

Nous montâmes par un chemin rouge et glissant. Malgré les avertissements, je fis, à plusieurs reprises, plusieurs mètres à quatre pattes… la mer battait la petite île Saint-Joseph.

Le local disciplinaire. Nous y pénétrons. Nos pas réveillent la voûte. Ces portes de cachots ont définitivement l’air de dalles verticales de tombeaux. C’est ici qu’est Roussenq, dans cette rue de cachots inhabités, seul, comme il l’a demandé.

On déferre la porte. Elle s’ouvre.

Roussenq se dresse sur son bat-flanc et regarde. Il regarde quelqu’un qui n’est pas un surveillant, qui n’est pas un commandant, qui n’est pas un porte-clés. La surprise est plus forte que lui ; il dit :
— Un homme !

On me laisse seul. Je pénètre dans le cachot. Roussenq en est à la période des dix jours de cachot demi-clair.

Il est ébloui comme si j’apportais le soleil.
— Ah ! bien ! fait-il ; ah ! oui !
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt-trois ans de vie et quinze ans d’enfer, ce qui fait trente-huit.

Et, tout de suite :
— Je vais vous montrer mon corps.

Il se mit complètement nu. Passant la main sur son ventre, il dit : « La cachexie ! »

Il est si maigre qu’on dirait qu’il grelotte.

Sur ses bras, dans son dos, sur ses jambes, sur la poitrine sont des marques comme des cicatrices de coups de lanière.
— Ce sont des coups de couteau.
— De qui ?
— De moi, pour embêter les surveillants. Ils faisaient une tête quand ils ouvraient le cachot et me trouvaient en sang ! Et puis ça leur donnait de l’ouvrage.
— Vous touchez à la fin de vos tourments.
— C’est fini. Plus que cent cinquante jours. Maintenant, je rentre dans l’ordre.
— Vous êtes resté longtemps tout nu, mais on vous a redonné un pantalon.
— Je déchirais tous mes vêtements. J’étais un chien enragé.

Il est évident que lorsqu’un individu comme moi lacère ses effets systématiquement, on ne saurait fournir un aliment à ses dégradations. Mais j’ai ressenti suffisamment la souffrance du froid de cachot. Les nuits, je me frottais l’épiderme avec une brosse. J’en suis guéri à jamais. La douleur est le meilleur conseiller.
— Pourquoi meniez-vous cette lutte inégale contre l’administration ?
— Par goût. Je m’enfonçais dans le cachot comme dans le sommeil. Cela me plaisait diaboliquement. Quand le commandant Masse n’a plus voulu me punir, j’ai cru que je l’étranglerais. Et puis, je protestais au nom de tous les autres. Mais tous les autres — à part trois ou quatre — savez-vous ce que c’est ? C’est de la vermine qui, plus vous l’engraissez, plus vous dévore.
On ne me verra plus chercher des amis dans ce fumier.
Je me demande même comment je ferai quand je sortirai du cachot.
Je ne puis plus supporter la vie en commun.

— Vous vivrez à part.
— Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je ne suis plus un homme, je suis un bagne.

Il dit :
— Je ne puis pas croire que j’aie été un petit enfant. Il doit se passer des choses extraordinaires qui vous échappent. Un bagnard ne peut pas avoir été un petit enfant.

JE FINIRAI DANS UN REQUIN

On s’assit tous les deux sur le bat-flanc.

— Enfin ! j’espère que je suis très malade. J’ai peut-être bien la tuberculose. J’ai assez avalé de cachets tuberculeux… Oui, voilà. Quand un camarade « en tient » on le fait cracher dans des cachets. On colle et on garde ça. Puis on se présente à la visite. On dit : « Je suis tuberculeux. » Au bon moment on met le cachet dans sa bouche. On le perce d’un coup de dent et on crache pour l’analyse. Les médecins ont du travail avec nous !

Il ne voulait pas prendre le tabac que j’apportais.
— Non ! Non ! je ne veux plus commettre de faute.
— Pour ces paquets-là on ne vous dira rien.

Il les prit, disant :
— C’est que je veux sortir, sortir.
— Mais habillez-vous ! vous grelottez.
— Non ! on ne grelotte que la nuit.

Il me demanda :
— Je suis bien seul dans l’allée, n’est-ce pas ?
— Seul.
— Comme ça, je sortirai. Quand je sens des camarades près de moi, mon cerveau chavire. Il faut que je les provoque. Je me couperai la langue, mais je sortirai.

Il n’avait aucune commission à me confier. Il ne se rappelait plus le monde.

Je lui dis de pauvres mots d’homme libre qui ne parvinrent pas, j’en suis sûr, au fond de sa fosse.

Il me répondit :
— Oui. Je finirai dans un requin, mais je veux revoir le soleil !

 

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Figures du bagne - Paul Roussenq, le grand Révolté (1885 - 1949)

Roussenq, grand révolté devenu "théoricien de l'Anarchie" (mais contrairement à d'autres il avait payé suffisamment cher ses galons en la matière) est sans doute une des figures les plus attachantes du bagne. Peu nombreux sont les individus qu'une machine judiciaire aveugle broya avec un tel acharnement.

Le "matricule 37.664"

 

Roussenq_PaulFils unique de Henri Roussenq, journalier agricole dans les vignes de saint-Gilles du Gard et de Madeleine Pélouzet, brillant élève malgré un milieu peu stimulant, il supporte mal l'autorité de son père. Des sources non attestées par l'intéressé affirment que dès quatorze ans, il fut séduit par les idées libertaires, dont il eut connaissance par la presse.  Seulement il est douteux qu'un adolescent provincial ait eu l'opportunité, comme cela fut énoncé lors de reconstructions diverses du personnage, de connaître les écrits de penseurs et militants tels que Fernand Pelloutier ou Émile Pouget qui pronaient le retour aux sources d'un mouvement ouvrier qui cadrait avec la doctrine de Bakounine, le développement des syndicats, des bourses du travail.

Selon ces mêmes sources qui refont l'histoire a posteriori, Le Libertaire, Le Père Peinard et Les Temps Nouveaux, journaux anarchistes de l'époque constituent le fond des lectures du jeune Roussenq qui les aurait lus avec attention dès l'âge de 14 ans, tout comme il aurait dévoré les dix neuf volumes de la fameuse Géographie universelle du libertaire Élisée Reclus. Nos anarchistes extrapolent en supposant que c'est sans doute la lecture de cette œuvre imposante qui l'incitera à quitter ses parents à 16 ans pour partir à l'aventure. (il ne les reverra jamais vivants). Le 6 septembre 1901, il est condamné par le tribunal d'Aix en Provence à six mois de prison avec sursis pour vagabondage, première condamnation suivie par d'autres pour vol, vagabondage et infraction à la police des chemins de fer. Au cours de l'un de ces procès, jugé alors qu'il est encore mineur, un incident déplorable provoqué par un caractère emporté enclenche la terrifiante machine à broyer. 

Encore une fois jugé pour vagabondage - délit fort mal vu à l'époque - il est à Chambéry sur le banc des accusé le 5 mars 1903, pour en répondre, en appel d'une condamnation à trois mois ferme pour ce motif.  En fin de plaidoirie, l'avocat général demande la confirmation de l'incarcération de ce jeune homme qui vient tout juste de dépasser l'âge de 18 ans (la majorité pénale). Dans une crise de rage incontrôlée, Roussenq se lève et jette un crouton de pain dur à la face du procureur qui, après l'avoir sérieusement tancé, se montre conciliant, à plusieurs reprises. Que l'accusé présente ses excuses, et la Cour ne manquera pas d'en tenir compte... Mais Roussenq n'en a cure. La sentence tombe : cinq ans de prison ferme qui seront accomplis dans une des pires Centrales de France: Clairvaux, dans l'Aube, dont il ne sort que pour rejoindre son affectation,sous le matricule 6.470, au 5ème bataillon d'Afrique, le 14 octobre 1907.

Le 5ème bataillon d'Afrique fait partie des tristement célèbres Bats'd'Af où sont systématiquement affectés les jeunes repris de justice et les gamins sortis de "maisons de correction". Ces camps militaires abritent des compagnies disciplinaires réservées aux supposées fortes têtes, aux indésirables de la "grande muette". La bêtise des officiers de ces camps africains, leur cruauté qui faisait subir mille maux aux malheureux tombant sous leurs griffes, les cas de torture seront fréquemment dénoncés en France, par Georges Darien, antimilitariste convaincu, qui sera l'un des premiers à parler de l'horreur des Bats'd'Af dans son brillant roman Biribi, le coup de grâce étant porté par Albert Londres qui consacrera à ces bagnes militaires un de ses plus terribles réquisitoires.

 À Biribi c'est là qu'on crève de soif et d'faim,
 C'est là qu'y faut marner sans trêve jusqu'à la fin !
 Le soir, on pense à la famille, sous le gourbi...
 On pleure encore quand on roupille à Biribi...

 

(Aristide Bruant)

Dans ce cadre, l'entêtement de Roussenq ne pouvait qu'aboutir au drame. Une vive altercation avec un galonné lui vaudront un premier séjour au cachot. C'est là qu'il commet un geste de révolte qui le mène à la catastrophe. Pendant son treillis aux barreaux, il y met le feu. Mais il n'avait pas prévu qu'il passerait, peu après, en conseil de guerre de la division d'occupation de Tunisie pour répondre des chefs d'accusation suivants (sources: le  dossier militaire de Roussenq) :
 1) Tentative d'incendie volontaire d'un bâtiment à l'usage de l'armée ;
 2) Voies de fait envers un supérieur pendant le service ;
 3) Outrages envers un supérieur pendant le service ;
 4) Destruction volontaire d'effets ;
 5) Refus d'obéissance.
Le rapport de l'administration qui rappelle les motifs d'inculpation portés à l'encontre de Roussenq est instruit uniquement à charge : Tentative d'incendie volontaire d'un bâtiment à l'usage de l'armée, laquelle tentative manifestée par un commencement d'exécution n'ayant manqué son effet que par suite de circonstances indépendantes de la volonté de son auteur. Comment, à partir de l'incendie d'un simple treillis, peut-on mettre le feu à une cellule en pierre totalement vide de meubles?

laloireLe verdict tombe et par 5 voix contre 2, l'accusé est reconnu coupable accompagné d'une peine terrible et démesurée. Dégradation militaire (ce dont l'accusé ne devait pas être peiné...), 15 ans d'interdiction de séjour et surtout 20 ans de travaux forcés. Roussenq est effondré. Transit à Maison Carrée près d'Alger et, le 30 décembre 1908, Roussenq embarque à bord de La Loire dans un convoi de forçats pour s'acheminer vers la Guyane où il accoste le 14 janvier 1908.

Et c'est là que commence, à son corps défendant, la légende de l'Inco (incorrigible)

On retrouve la trace de Roussenq au cours de son séjour en Guyane dans de nombreux ouvrages consacrés au sujet, preuve qu'il a marqué le lieu et l'époque. Au total, Roussenq aura cumulé  3.779 jours de cachot (plus de dix ans) et encore, sans la décision du Gouverneur Chanel saisi d'un coup de coeur, qui lèvera de manière unilatérale les punitions en cours et n'aura pas à le regretter, ce record absolu aurait été bien plus lourd. Quelques motifs de condamnations:

• A excité ses camarades à l'hilarité par son bavardage continuel pendant la sieste - 30 jours de cachot.
 • Lacération complète de ses effets d'habillement  - 30 jours de cachot.
 • N'a pas cessé pendant la sieste d'appeler les autres punis pour les obliger à parler avec lui - 30 jours de cachot.
 • S'est catégoriquement refusé à se laisser mettre aux fers - 30 jours de cachot.
 • A accusé un surveillant de lui avoir volé 2 francs - 30 jours de cachot.
 • A grimpé jusqu'au sommet des barreaux de sa cellule et a déclaré qu'il en  redescendrait quand il lui plairait - 30 jours de cachot.

Sa soif de défi de l'autorité pénitentiaire était associée à une force de conservation inouïe, qui lui permit de rester en vie là où d'autres infiniment moins brimés y laissèrent leur peau. On notera que Roussenq, révolté, ne commit pourtant aucun acte de violence physique.  

 

Sans titre-1Cachots de Saint-Joseph : ils étaient grillés sur le dessus, surmontés d'un chemin de ronde et une toiture de tôle les maintenait dans l'obscurité

 

reclusion croquisEn 1910, les cachots de Saint-Joseph étaient des pièces de 13 à 17 m3. Dans la moitié de ces derniers, il régnait constamment une totale obscurité, les autres étant dans la pénmbre: on pratiquait la rotation des détenus pour éviter qu'ils  devinssent aveugle. Les fers étaient placés aux chevilles tous les soirs et le prisonnier ne touchait sa ration normale de nourriture qu'un jour sur trois, les autres repas étaient composés de pain sec et d'eau. Le silence total était la règle. Dans ses souvenirs, Roussenq eut l'opportunité d'expliquer que ce furent d'infimes gestes d'humanité - un gardien laissant tomber sa cigarette allumée comme par distraction dans sa cellule, par exemple - qui l'empêchèrent de totalement sombrer.

Roussenq, comme d'autres, frôla la folie, en arrivant (on l'a vu ci-dessus) à  provoquer la punition par les moyens les plus insensés.

Aussitôt achevées ses punitions et sorti du cachot, il retrouvait ses compagnons d'infortune et les dures lois de cette communauté pour le moins hétéroclite pour laquelle il n'a guère d'estime.  On y trouve bien sûr des criminels de sang (1/4 des effectifs environ), mais aussi des escrocs, des voleurs à la tire, des réfractaires à la discipline militaire, etc.

Les cases collectives des bagnards, peu contrôlées par les agents de l'AP dès que les portes étaient fermées, se formaient parfois en fonction des affinités entre leurs occupants. Certaines étaient réputées pour servir de salles de jeux ou de bordels avec des malheureux qui, de gré ou de force, se prêtaient aux "amusements" des plus forts... Ceci étant, Roussenq dira souvent que les bagnards étaient capables du pire comme du meilleur.

Comme ses congénères, il  devait se méfier de tout et de tous : voleurs, caïds, mouchards, gardiens... ce qui explique peut être, paradoxalement, pourquoi il multipliait les peines de cachot où au moins il était hors de toute promiscuité (le document suivant, qui relate la visite d'Albert Londres à Roussenq légitime cette thèse). Roussenq se replia sur lui même. Son goût prononcé (et jamais démenti) pour l'écriture et la lecture se confirma et lui furent sûrement d'un grand secours pour exploiter les failles d'un règlement jamais observé, dans des lettres abondantes, envoyées à l'administration, tenue par le règlement de répondre. Ces dénonciations reposaient sur l'ensemble des lois, règlements et décrets régissant la vie du bagne et qu'il avait méticuleusement appris. À tel point qu'un des commandants du bagne, Jarry, aurait déclaré :  "Si j'en avais deux comme Roussenq dans le pénitencier, je démissionnerais".
 Heureusement, il avait la plume plus tendre lorsqu'il écrivait à sa mère, à Saint-Gilles. Ou lorsqu'il écrivait avec mélancolie, des vers pleins de solitude :

Le temps, l'inutilité de son combat qu'il entendait mener tant en son nom qu'en celui de ses codétenus qui ne lui en savaient guère gré, l'usure psychologique et physique (le médecin l'avait catalogué "atteint de cachexie") eurent raison de l'Inco.

À preuve, l'extrait d'une lettre adressée au commandant de la place, Masse, datée du 8 juin 1923 :

« [...] C'est pourquoi, dans ma détresse, je me tourne vers vous. Je ne puis plus avaler mon pain, les jours de pain sec. J'ai 1m75 et je pèse 50 kilos. La misère physiologique se lit à travers mon corps. J'espère, malgré tout, arriver à subir les 150 jours de cachot qu'il me reste ».

 Le gouverneur Chanel s'intéressa au personnage. Premier officiel qui le vit autrement que comme une forte tête à abattre, qui lui témoigna de la considération malgré des débuts... difficiles, on dira pour demeurer dans la litote.

"J'avais voulu voir Roussenq, et dès mon arrivée en Guyane: sa mère m'avait écrit longuement ''il n'est pas mauvais, Monsieur, on l'a entraîné...

- Ah! Ces phrases, toujours les mêmes, que tracent, en pleurant, les mères des mauvais garçons: 'C'est mon petit, Gouverneur, et je l'avais bien élevé pourtant...'

Et l'une des premières lettres que j'ouvais en débarquant en Guyane, de ces lettres cachetées, adressées au chef de la colonie et qui sont un des rares privilèges des forçats, l'une des premières lettres m'était envoyée par Roussenq : quatre pages d'insultes, de cris de haine. "Vous serez comme tous les autres, un vampire, un assassin, un lâche, je n'ai pas peur de vous et je vous emmerde". Le dossier! Effroyable : prison, cachot, camp des incorrigibles, toute la gamme des peines. mais tout cela pour rien, pour le plaisir, dirai-je, pour avoir protesté, insulté, menacé. "Roussenq est un hystérique du cachot", écrivait un commandant de pénitencier. "Il recherche les punitions".

- Bref, un révolté.

Nous sommes dans le grand couloir de la maison de force de l'île Saint-Joseph: c'est ma première inspection des îles du Salut. Une à une les portes de fer se sont ouvertes : les hommes au cachot noir sont sortis à l'appel du surveillant.

Parmi ces misérables, hébétés, abrutis, au masque violent ou de fausseté, Roussenq fait une tache, une tache claire. :  " c'est le gars du midi, brun, sec, nerveux ". Figure intelligente où les yeux ardents, maintenant embués de larmes, me jetaient tout à l'heure comme un défi.

- Réfléchis, je te verrai plus longuement ce soir. Tu as devant toi des centaines de jours de cachot. Tu es considéré comme un incorrigible. Je ne te connais encore que par ton dossier et par tes lettres, mais tu es bien l'homme que je pressentais. Ecoute-moi, tu iras au travail dès demain, je lève les punitions, tu cesseras d'être un inutile... et si tu te conduis bien, tu vas me le promettre car tu peux, tu dois le faire, je te ferai grâcier : tu reverras ta Provence et ta maman"

Un an de ce régime, après qu'enfin un membre de l'Autorité se soit montré humain envers Roussenq, et il n'encourut aucune punition. Quand, en 1927, le Gouverneur Chanel (qui a mauvaise réputation en Guyane, bien à tort) revint en france, il demanda une réduction de peine au chef de l'Etat et ne ménagea pas ses efforts pour l'obtenir. En 1929, Roussenq était classé 4e 1e, c'est à dire Libéré avec obligation de rester en Guyane. Il s'installa à Saint-laurent du Maroni et survécut, incapable de travailler tant il était épuisé, grâce à quelques secours venus de France et à l'amitié d'un condamné, planton à l'hôpital, nommé Burkowsky. Ce dernier fut découvert assassiné en juin 1930, égorgé d'un coup de sabre d'abattis. Sans le moindre indice tangible, Roussenq fut accusé de cet assassinat qu'il aurait commis avec un autre libéré pour voler les 1.400 francs que Burkowsky avait accumulés en prévision d'une évasion possible. Mais Roussenq était devenu un grand malade, qu'il fallut hospitaliser pour soigner son béri-béri. La "tentiaire" avait sans doute été heureuse de remettre la main sur lui, son "protecteur" ayant quitté la Guyane, mais il fut innocenté par le Tribunal Maritime Spécial qui stigmatisa, dans des attendus très lourds, la légèreté de l'accusation.

Après l'appel de sa mère au Président Doumergue, en 1924 (sans succès), la revue Détective avait attiré l'attention sur le bagnard en 1929, qui bénéficiait toujours du soutien de l'ancien gouverneur de la Guyane, Jean-Charles Chanel. Le Secours Rouge International et la fédération du Gard du parti communiste français pétitionnaient également avec régularité (il n'est pas certain que ces deux soutiens, dans le contexte de l'époque, aient aidé Roussenq).

Ce n'est qu'en 1933 que Roussenq put retrouver Saint-Gilles, sa ville natale où il est accueilli par de nombreux amis... Mais sa mère était morte depuis deux ans. Il participa ensuite à des conférences organisées par le Secours Rouge International et fit partie d'une délégation envoyée en URSS où il séjourne pendant trois mois. Le compte rendu très critique qu'il rédige à l'occasion de ce voyage entraîne sa rupture avec les organisation du PCF.

Il s'installa en 1934 à Aimargues, participant aux travaux du groupe libertaire, devenant gérant du journal anarchiste Terre Libre édité à Nîmes avant de reprendre la route, travaillant à l'occasion comme colporteur. Considéré comme suspect par le gouvernement de Vichy, il fut interné pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment à Sisteron. Usé par les maladies contractées au cours de ses années de bagne, il se suicida à Bayonne le 3 août 1949 à l'âge de 64 ans, sans donner la moindre explication. Les dernières années de sa vie furent consacrées, quand ses forces le lui permettaient, à animer des conférence et à dénoncer les aspects les plus épouvantables de la condition pénitentiaire.

Lors de sa brève entrevue avec Albert Londres, à l'île Saint-Joseph, Roussenq prononça la phrase sans doute la plus terrible qu'on ait dite sur le bagne:

"Je ne puis croire que j'ai été un petit enfant..."

Son livre de souvenirs est sans doute le plus sobre et par là-même le plus terrible écrit par un ancien forçat.

 

A compléter, à relire, à sourcer.

 

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06 avril 2013

Figures du bagne - Albert Soleilland.

Le crime, le procès et la condamnation d'Albert Soleilland, ébéniste, assassin d'une petite fille, fut à l'origine d'une crise de régime, le président Fallières l'ayant logiquement gracié car viscéralement opposé à la peine de mort. Position très largement minoritaire dans le pays, d'où le très vif débat que cette affaire engendra.

 

Le drame.

 

soleilland001Albert Soleilland est ébéniste, marié et père d'un jeune garçon. Le 31 janvier 1907, il accompagne Marthe Erbelding, douze ans, fille d'amis de la famille, au spectacle donné du Ba-ta-clan : les époux Erbelding avaient vu naître Soleilland, et leur fille avait coutume de l'appeler "Grand-frère". Mais à cinq heures de l'après-midi, Soleilland revient seul au domicile des Erbelding, demandant si l'enfant était rentrée. Selon lui, la gamine serait sortie à l'entracte et comme le spectacle l'intéressait, il ne s'en est pas préoccupé à la reprise.  Ce n'est qu'à la sortie que ne la voyant toujours pas, il s'est inquiété.

BataclanLa mère, affolée, se rend immédiatement au théâtre, interroge le personnel. La police est informée et le commissaire du quartier fait rapidement conduire Soleilland à la Sûreté. Ses réponses hésitantes, ses contradictions, le fait que personne ne confirma l'avoir vu au spectacle transforment les soupçons des policiers en certitudes, surtout après avec le témoignage d'une voisine assurant avoir vu Soleilland et Marthe accoudés à la fenêtre du logement de l'ébéniste, à l'heure du spectacle.

Confronté au feu roulant des questions, acculé devant ses contradictions, ce n'est que le 8 février que Soleilland avoue avoir étranglé l'enfant, dont il a déposé le corps dans une malle, à la consigne de la gare de l'Est. L'autopsie révèle que l'enfant avait été violée, étranglée et frappée au coeur d'un coup de couteau... le couteau à virole habituellement porté quotidiennement par l'accusé qui pourtant, jusqu'au dernier jour de son procès, nia avoir fait subir la moindre violence à sa victime. Le premier aliéniste de l'époque, le professeur Dupré, conclut à l'entière responsabilité de l'inculpé "d'une certaine médiocrité intellectuelle et morale, naturellement érotique, Soleilland avait tendance à manifester brutalement son instinct. Sa santé est parfaite ; à peine quelques stigmates de dégénérescence, sans influence sur son état mental : léger plissement du bord de l'oreille gauche et asymétrie chromatique des iris, le gauche étant bleu clair et le droit marron... Pas de perversion sexuelle, impudique et obsédante, associant la cruauté à l'amour et ne trouvant la joie que dans un mélange de volupté et de souffrance : Soleilland n'est pas un sadique. Il a tué pour se défendre et de peur d'être dénoncé par l'enfant"

Le procès qui se tient en juillet atteint des sommets d'effervescence considérable. 

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Dans une ambiance indescriptible, après la déposition bouleversante de la mère de la victime, la femme de l'accusé, portant leur enfant face aux Jurés, supplia "qu'on la laisse le tuer elle-même car il a déshonoré son fils". L'avocat de Soleilland tente de plaider la folie:

"libre à M. le Professeur Dupré qui est un aliéniste de charger sa conscience du meutre légal d'un dément qui n'a commis son crime que parce qu'il était en état de démence ; mais vous messieurs les jurés qui n'êtes pas des aliénistes, vous ne voudrez pas charger vos consciences du même remords : la raison et la justice sociale vous le demandent".

Rien ne peut sauver Soleilland et le délibéré ne dure que vingt minutes avant que la peine de mort ne soit prononcée.

Contre toute attente, Soleilland est gracié par le Président Fallières, logique avec ses convictions toujours affichées.

image0213317Son pourvoi en cassation fut rejeté malgré une protestation émanant de Monsieur Leboucq, député, qui demanda par écrit au garde des Sceaux "pour quelles raisons les magistrats qui dirigeaient de récents et sensationnels débats à la Cour d'Assises de Paris, ont cru devoir donner, contrairement aux instructions de leurs prédécesseurs, à cette répugnante affaire l'apparence d'une manifestation théâtrale". Mais en septembre, le Président Fallières qui n'avait jamais caché son opposition viscérale à la peine de mort gracie Soleilland. Explosion de stupeur en France, campagne de presse virulente tant contre la décision que contre son auteur (qui continua sur cette ligne de conduite au cours des années suivantes) 

 

5346862459_a9cb3b7e14_zLe départ pour le bagne.  La fin.

soleilland-departEmbarquement de Soleilland. Des précautions furent prises, pour qu'il ne soit pas molesté par ses codétenus.

PParisien1907En cas de grâce, la peine de mort était automatiquement commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Soleilland partit par le convoi de 1908. Etant donné la notoriété du condamné par les innombrables campagnes de presse autour de son crime et de sa condamnation, l'administration pénitentiaire préféra le garder à l'île Royale d'où les évasions étaient quasiment impossibles.

Paradoxe... Un des pires criminels que le bagne reçut fut ainsi, bien que classé III**, dispensé des plus durs travaux (comme faire le stère ou aller à la route) au contraire de pas mal de pauvres hères davantage victimes d'un instant d'égarement que criminels endurcis: en 1913, Soleilland était gardien du minuscule cimetière des enfants du personnel. Cette année, il fut frappé à coups de couteau par son môme et soigné pour cela à l'hôpital où il fut de nouveau agressé.

** La classe III ne prévoit normalement aucun aménagement  de peine et l'astreinte aux travaux les plus pénibles.

CaptureCes incidents, son comportement homosexuel stigmatisé pour la circonstance (alors qu'il était habituel en ce milieu) lui valurent une peine de cachot et l'isolement dans les locaux disciplinaires. L'horreur de son crime (les assassins d'enfants ne sont jamais bien vus dans les bagnes et les prisons), le priva de tout contact social: méprisé de tous, il devient un infirme vieilli prématurément, guetté par la folie. Il mourut à l'hôpital des îles en mai 1920 après 12 ans de bagne. Mais le souvenir de cette affaire demeura vivace dans la mémoire collective.

L'affaire Soleilland porta le coup de grace à une tentative - déjà bien mal engagée - pour faire abolir la peine de mort, portée entre autres par Jean Jaurès et Aristide Briand. Le Petit Parisien lança une campagne référendaire informelle par cartes postales, dont le résultat fut sans équivoque. Aucun parlementaire ne posa la question de façon sérieuse, jusqu'au vote de 1982 initié par le Garde des Sceaux Badinter. 

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05 avril 2013

La mise en valeur du pénitencier des Roches et des ses annexes, à Kourou.

Après un coup de sang du Ministre des colonies qui s'indignait du prix démesuré de la nourriture importée pour nourrir les bagnards et le personnel pénitentiaire (dépense énorme pour un résultat médiocre), l'A.P. dut rechercher l'autosubsistance, ce qui n'était pas dans ses habitudes (surtout que son personnel n'avait aucune connaissance en agronomie)

 

pénitencier des roches (c) MJ evrard

scierie du pénitencier des roches

Capture 1Un des seuls vestiges du bagne de Kourou : la cuisine

La lagune aux abords de la mer, face aux îles, et autour de la pointe des Roches se prêtait fort bien à la poldérisation, mais si le site de Kourou était relativement sain, il n'en était pas de même des camps annexes le long du fleuve ou de la Couy, ni de celui de Pariacabo. En 1892, un directeur énergique et compétent développa la culture des haricots et du riz (à partir de semences brésiliennes) ce qui permit, en très peu de temps, d'assurer l'autosubsistance du bagne pour quelques années, d'autant plus que l'élevage était d'un bon rendement. Ces cultures qui s'ajoutaient à celles du café et du cacao, à celle de la canne à sucre qui, distillée, permettrait de remplacer progressivement la ration de vin par du tafia, permirent de se rapprocher de l'équilibre financier… au prix de lourds sacrifices humains. On planta même de la banane et, à la surprise générale, "cela a donné les meilleurs résultats et semble avoir été fort apprécié des condamnés eux-mêmes qui, loin de protester contre ces expériences d'utilisation des fruits et légumes indigènes, paraissent goûter, au contraire, la variété qu'elles apportent dans la monotonie coutumière de leur alimentation".

 

Capture2  Guérite de factionnaire

Seulement le pénitencier de Kourou et ses annexes allaient fournir l'essentiel des malades de l'hôpital de l'île Royale. Là, le manque de moyens dévolus aux médecins – qui ne cessaient de protester contre cet état de fait - ne permettait guère que de leur assurer un peu de repos – ce qui est très insuffisant contre le paludisme ou l'ankylostomiase (cette parasitose intestinale bénigne de nos jours tuait à petit feu des malades sans accès aux remèdes contemporains, et qui n'utilisaient pas la pharmacopée locale du fait de l'ignorance du corps médical). Longtemps, le pénitencier des Roches et ses annexes furent redoutés presque à l'instar des camps de la mort de Charvein et Godebert. Mais si les pertes étaient lourdes, au moins les résultats étaient patents et avec de la persévérance, on aurait assaini la région.

optique kourou

Capture3La "tour Dreyfus", sémaphore édifié sur la pointe des Roches au moment de l'arrivée du capitaine sur l'île du Diable, qui permettait de communiquer avec les îles par signaux visuels pour renforcer la surveillance

Seulement il fallait compter avec l'influence, auprès des autorités coloniales, des grands comptoirs spécialisés dans l'importation. Donner de la viande fraiche quasiment gratuite à des condamnés, quand il était si rentable d'en importer en barriques, si mal salée qu'elle était pourrie à l'arrivée et qu'en outre, chacun pouvait prélever sa part tout au long de la chaîne ? Cela ne pouvait durer.

Quelques années plus tard, un autre directeur remit tout en question et se mit à tenter des expériences aussi farfelues que la culture de la pomme de terre sur les polders de Kourou… Les importations reprirent massivement. Il fallut attendre 1936 pour qu'une corvée de bagnards des îles soit chargée de pêcher le poisson frais qui abondait, destiné à remplacer les barils de morue importés de Terre-Neuve !

transports forçats kourouDes forçats arrivent à Kourou

Site de la ville spatiale, l'endroit est désormais sain. Mais ce fut au prix de travaux de remblayages colossaux, qui durèrent des années, et qui n'empêchent pas de devoir faire passer régulièrement la baygonneuse (sorte de camionnette qui pulvérise un insecticide dans les rues pour limiter le nombre de moustiques certains soirs, dans la ville…)

 

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Figures du bagne - Arthur Roques.

Voleur, faussaire, escroc, faux-monnayeur, Arthur Roques gagna une relative considération post mortem à travers la vaste correspondance qu'il entretint avec sa famille et qui permit à un universitaire, Claude Barousse, de commettre un essai sur le personnage récupéré bien à tort par les milieux libertaires.

Plus compréhensible est la démarche de sa descendance, partie en quête de la mémoire de cet ancêtre hors du commun.

 

880231-1082750Arthur Benjamin Roques est né de père inconnu en 1852 à Montpellier, de Marguerite Roques, sans profession, sans doute placée dans une famille bourgeoise de l'Hérault. De sa prime enfance, on ne connaît guère que ce que la tradition familiale orale transmet à ses filles, ainsi que par le contenu de certains de ses écrits datant de sa transportation.  Barousse cite un des poèmes de Roques...

"Sur un lit d'hôpital je suis venu au monde
Sans un ami et sans parents, (...).
J'ai traversé la vie sans que père et mère
Conduisent mes pas chancelants. (...)
(Je n'ai) jamais connu les baisers d'une mère."

Il fut sans doute confié à l'Assistance publique ce qui - surtout à l'époque - a de quoi marquer une personnalité. De là à justifier une de ses apostrophes à ses filles, bien plus tard, quand - ayant appris qu'elles faisaient enrager leur mère il leur écrira "qu'il regrette de ne pas les avoir mises aux enfants perdus"... De là à soutenir (lettre au Président Loubet) que "la Misère et la Faim furent mes deux nourrices"...

A maintes reprises, Roques fait référence à une aïeule dont il dira qu'une de ses filles hérita de ses traits de caractère, Grand-maman Cauvet, sans doute sa grand-mère paternelle : preuve qu'il ne fut pas totalement abandonné. Ayant selon ses dires cessé d'étudier à douze ans, on le retrouve à l'Ecole des Mousses de Sète (bâtiment : l'Hérault). Mousse puis Novice de 14 à 17 ans, il parle avec fierté de cette période. Mais sur un coup de tête, il abandonne la marine. On le retrouve en 1869... Vol à Tours, quinze jours de prison. Août 1869, escroquerie: trois mois d'emprisonnement. Entrée en guerre le 19 juillet 1870 mais en août, un mois de prison pour rebellion. En septembre, deux mois de prison pour vagabondage. Beaucoup plus tard, sa mémoire sélective lui fait écrire à propos de cette période:

CommuneFederesfusilles"J'ai vu la France envahie, ravagée, pantelante, Paris mis à feu et à sang par les obus prussiens... J'ai enduré toutes les horreurs du siège et subi, comme tout bon Français, l'humiliation de la défaite".

Engagement dans l'armée mais c'est la guerre civile. "J'ai pris une part active au second siège de Paris et j'ai assisté au massacre de quarante mille Parisiens" (écrits de 1913) Douteux, car il déserta en temps de siège. Le 28 mars 1872, arrêté, il est condamné par le conseil de guerre de Vincennes à dix ans de détention. Il prétend avoir été expédié en Nouvelle-Calédonie, mais il est à peu près certain qu'il fit son temps aux Bat's d'Af (Biribi ou Tataouine), étant mineur au moment de sa condamnation. Ce qui va en ce sens, également: les tatouages obscènes de son bras que sa fiche signalétique du bagne décrit en 1902, caractéristiques des Bat's d'Af.

Roques met ces dix ans à profit pour acquérir une culture d'autodidacte relativement solide, et c'est tout à son honneur. Il affirme avoir appris seul "les principes de la grammaire, de l'arithmétique, de la géographie et de l'histoire. Tout le reste est venu par suppléments et sans efforts apparents" (anglais, un peu d'espagnol, repères en droit, en botanique, biologie, littérature à volonté). Il ne vivra plus jamais qu'entouré de livres et se mettra à versifier avec un bonheur inégal (il ne suffit pas d'être contemporain de Rimbaud... mais dans le genre, on fait pire).

A sa libération, Roques survit comme il peut en vendant tout d'abord de la pacotille sur les marchés avant d'être repris par ses vieux démons. En 1886, il décroche un emploi de cocher à Sète, dans une entreprise de fiacres appartenant à Marie Vors, veuve et mère de deux garçons, avec qui il se marie en 1889 à l'âge de trente-sept ans, son épouse ayant cinquante-et-un ans. Sète s'équipant de tramways, la famille s'installe à Montpellier. De "voyage d'affaires" en déplacements non justifiés, le cycle judiciaire reprend: escroquerie ou vol, jugement, prison en 1892, 1893, 1894. Deux escroqueries en 1899, et Roques prend maîtresse sans aller chercher bien loin: l'heureuse élue est... la fille de son épouse. Autre affaire: pour escroquer ses victimes, Roques se fait passer à Marseille pour un commissaire de police avec son écharpe tricolore, et "perquisitionne" aidé de deux comparses. A leur départ, des valeurs importantes ont disparu. Identifié, Roques est condamné à cinq ans de prison par défaut.

arthur-roquesOpportunité est donnée de signaler que la relégation n'avait pas un caractère d'automaticité et s'apparentait à une sinistre loterie. Car des malheureux qui tirèrent incomparablement moins sur la ficelle que Roques n'y échappèrent point.

Très vite Julia, la fille de Marie, se trouve enceinte et l'enfant à naître ne semble pas perturber l'harmonie familiale. Pour éviter la prison, on se replie à Vichy. Arthur Roques devient Louis Courtin, marchand forain... couverture qui dissimule très vite des affaires louches dont la plus grave touche à la fabrication et l'émission de fausse monnaie. Roques-Courtin met en circulation des pièces de deux francs (une somme à l'époque) bien imitées. Julia devient mère d'Yvonne née en avril 1900 et d'Olga, née en juin 1901.

Roques utilise Julia pour tenter d'écouler ses fausses pièces. Mais elle s'y prend mal, veut payer une petite somme avec sa pièce qui est vérifiée... elle est démasquée. Le couple est capturé et lors de la perquisition, on découvre sept cents francs en fausses pièces. Dès cette arrestation définitive de Roques, en 1901, commence une solide correspondance dont subsistent 218 documents écrits par Roques (nous n'avons pas les réponses) d'un total de plus de 500 pages, qui permettent d'analyser le personnage.

Le procès a lieu à Saintes, en 1902. Le verdict est dicté d'avance: les jurys de l'ouest sont sévères, les récidives du prévenu sont innombrables et le crime de fausse monnaie est passible de la réclusion à perpétuité. Il écarte de facto son avocat et se lance dans un long plaidoyer qui fera impression par sa clarté (Claude Barousse le reproduit in extenso), dont le but était de prendre toute la faute sur lui. Résultat obtenu puisque Julia est acquittée.

Pour Roques, ce sera - sans surprise - les travaux forcés à perpétuité. Le pourvoi en cassation est rejeté et de sa prison, Roques organise une pétition signée par des notables, visant à obtenir une grâce partielle. La demande est accompagnée de deux appréciations officielles: le président de la Cour d'Assises estime que "les faits sont des plus audacieux et des plus graves /... "Il ne paraît pas pouvoir être classé parmi les condamnés susceptibles d'amendement" ; le procureur, lui, l'estime "capable de relèvement et susceptible de rendre des services". Finalement, la peine fut ramenée à dix ans (ce qui était considérable pour un homme déjà âgé de 50 ans, astreint ensuite à la résidence à vie en Guyane). Une nouvelle salve de demandes de réduction de peine émise par Julia, affolée à l'idée de se retrouver seule avec ses filles ne produit plus d'effet malgré une adresse en vers au Président Loubet... Roques devra faire son temps.

bagne312Dès lors, il prépare le Grand Voyage. Le 8 juillet 1902, il sollicite du Ministre de l'Intérieur le droit de joindre à son paquetage un dictionnaire Larousse, une arithmétique, une géométrie, une algèbre par P. J-C des écoles chrétiennes, un cours de langue anglaise (très complet: grammaire, vocabulaire, méthode, histoire, correspondance, etc.), un cours de langue espagnole (idem), des articles de bureau et de dessinateur (inventaire exhaustif et très détaillé), ses photos de famille. La réponse de l'administration est rapide: oui pour le Larousse et le dessin, non pour les cours de langue: pas question de faciliter les évasions.

En décembre 1902, transfert à la centrale de Thouars pour constituer un convoi pour Saint-Martin de Ré, où commence le vrai bagne. Tout contact avec l'extérieur est supprimé: pas de visites, pas de courrier des familles. Roques commence là ses innombrables courriers de réclamations, de demandes de clarification, en particulier sur la durée exacte de sa peine, qui ne lui assureront pas la bienveillance des autorités. En mai 1903, Paris fait savoir que "le condamné Roques devra être dirigé sur la Guyane et placé en troisième classe, vu ses mauvais antécédents" (la dernière, la pire: tout aménagement, réduction de peine présuppose qu'il devra être auparavant placé en seconde, puis en première classe)

Une lettre clandestine du 30 juin 1903 (à bord de La Loire de Nantes) signale de mauvais débuts. Ses multiples réclamations lui ont valu, selon ses dires, cent cinq jours de cachot, aux fers et au pain sec (en réalité, le pain sec n'était infligé qu'un jour sur deux); les lettres de sa famille ont été déchirées et il lui a été interdit d'écrire au Ministre. Selon lui, on lui aurait taillé une réputation de meneur, révolté, violent, indisipliné, insolent, anarchiste, ce qui devrait lui valoir un placement aux îles du Salut, avec "les pires bandits de la création"

Bagnards 40

A son arrivée, il est placé à Saint-Joseph où il se plaint "des chaleurs torrides", "d'une éruption de boutons et de furoncles" (sans doute due au manque d'hygiène, l'eau douce étant rare sur les îles) d'une "courbature générale". Mais il estime "qu'il ne servirait à rien de se présenter au médecin major". Il ne se plaindrait pas du travail, s'il était mieux nourri: arrivé sans argent, il ne peut compter sur la débrouille pour alimenter son ordinaire. Enfin, un poste d'auxiliiare comptable à l'île Royale lui est proposé, en raison de son âge et de son instruction. Si la tâche est facile, il lui est difficile d'améliorer l'ordinaire comme le font les garçons de ménage, les magasiniers, les ouvriers d'art qui revendent leurs objets fabriqués sur leurs temps de loisirs, etc. Son ami Placide partira incessamment pour Saint-Laurent... C'est l'opportunité d'une lettre qu'il lui confiera, destinée à "taper" la famille dans le but d'améliorer l'ordinaire et préparer l'évasion inéluctable, selon lui. Une des premières parmi les innombrables demandes de fonds adressées à son épouse et sa maîtresse qui ont ses deux filles à charge. Il dresse ainsi un inventaire à la Prévert des objets que "ses" femmes pourraient lui envoyer, susceptibles d'être revendus facilement: plumes, encre de chine, hameçons, de la bimbeloterie etc. et, dans des cavités secrètes, Julia devra aussi remettre un minimum de 100 ou 150F et si vous pouvez ajouter quelque chose, vous le ferez. Ainsi, pour le commencement de 1906, à Saint-Laurent du Maroni, entre les fonds expédiés et la revente de la camelote, il pense obtenir le capital nécessaire pour reprendre le chemin de la France. Sa vie en dépend.

Enfin, après dix-huit mois sans le moindre accroc, la moindre révolte, la moindre insulte à un surveillant, le moindre délit, le transporté Roques, matricule 32.835, part à Saint-Laurent du Maroni où le régime n'est pas plus confortable mais où les possibilités de débrouille et surtout, d'évasions sont envisageables.

Bagnards 42Mais à peine arrivé, il écrit à "ses Chères Aimées" pour leur expliquer que ce pays qui était il y a seulement deux ans l'Eldorado de la Guyane (??) où chacun pouvait, la santé aidant, faire sa petite pelote et gagner des climats plus doux (quand fut-il facile de s'évader de saint-Laurent?) est sur le point de devenir une vaste maison centrale. Il a obtenu un emploi de lithographe dont il peut s'acquitter malgré sa vue qui baisse. Pouvant aller au village, il arrangera ainsi ses affaires, avantage énorme. En revanche il supporte moins bien le climat que celui des îles qu'il honnissait de manière très exagérée: il souffre d'une courbature générale et d'une diarrhée atroce. Le hasard fait bien les choses... il se prend d'amitié pour le dénommé Osimond, lequel sera incessamment libéré (mais astreint au doublage) et qui sera l'intermédiaire naturel pour la correspondance. Un second relais sera un homme libre, employé de l'AP, Jean Redond bientôt baptisé Oncle Jean (ce qui en dit long sur le degré de corruption du milieu). Il faut dire que Jean Redond sera vite "révoqué" par Roques qui le soupçonne de détourner son courrier - ce qui n'est pas étonnant car c'est un Noir.

Succession de lettres dans lesquelles Roques s'informe et se préoccupe de la petite famille... et surtout projets d'évasion avec deux comparses qui ont le projet de traverser les Guyanes hollandaise et anglaise à pied pour rejoindre le Venezuela où on a une chance de ne pas être "rendu". Roques prend sagement prétexte de sa méconnaissance de l'anglais et du hollandais pour ne pas s'y associer : à son âge et avec sa condition physique, c'est tout simplement irréalisable.

__marie-julia-yvonne-et-olga-vors-1907-1Le 15 mars 1905, Roques utilise la possibilité donnée à tout condamné de correspondre sans contrôle une fois par an avec son avocat. Il lui envoie un mémoire de seize pages , sorte de "livre noir" concernant l'existence au bagne. Ce n'est, dit-il, que l'embryon d'un dossier tant il y a d'abus à dénoncer. Parallèlement, il passe commande à Julia: une boussole, une paire de fausses moustaches et de l'argent, bien sûr. Le tout avec un luxe de détails concernant la présentation du colis et le choix des objets qui devront transiter par Oncle Jean. Il lui faut 1.000F, il en possèdera environ 500. Aux femmes de se procurer la différence et d'envoyer la somme dans un colis confectionné à cet usage, plein d'effets personnels dont la liste est également dressée. En marge de cette correspondance, Roques écrit des lettres officielles - consultées par la censure - dans lesquelles il se donne l'image d'un homme résigné, quasiment atteint de dépression, pour détourner les soupçons. Mais par les voies détournées, il organise déjà sa réinstallation en France, soit à Nice pendant le Carnaval, soit à Paris autour de Noël.

/... De même, il conviendra de préparer les ratounelles à l'irruption de ce mystérieux papa jusque là retenu dans un "hôpital" au bout du monde : vous pouvez commencer à entretenir nos ratounelles de la prochaine arrivée de Papa et à l'aide de mes grandes photographies leur apprendre à me connaître pour que je n'aie pas la douleur de les voir me regarder comme un étranger lorsque nous nous regarderons.

guyane hollandaiseTous ces préparatifs, après maintes tergiversations, hésitations, finissent par aboutir. L'argent, la boussole, les fausses moustaches, un nécessaire de documents qui pourraient faire usage de pièces d'identité sont arrivées. Mais l'escroc est... escroqué et "Oncle jean" qui devait initier le grand départ garde les objets, réclamant 50F de plus pour tenir ses engagements après avoir confisqué les effets qu'il gardait en secret. Stupidement, Roques entreprend de traverser le Maroni quand même, en payant un passeur. Quelques centaines de mètres à pied et il tombe, avec un complice, sur le poste de police d'Albina d'où on le ramène au camp de la Transportation. Une absence de 30 heures lui fait encourir une peine de deux ans de travaux forcés supplémentaires, plus un séjour dans les très durs cachots de la réclusion cellulaire de Saint-Joseph.

Effectivement, Roques fait "treize mois de prison dans la prison" pendant lesquels sa santé s'affaiblit. Pendant ce laps de temps, il instruit le procès de l'administration pénitentiaire, bombardant le Ministre, le Gouverneur, le Directeur de courrier incendiaires et revendicatifs. Il réclame des enquêtes indépendantes, se plaint du peu de résultats de ses "informations", dénonce des détournements, des arbitraires, des stupidités, sans résultat probant évidement, le pedigree du plaignant ne parlant guère en sa faveur... comme il en convient lui même pour supplier les autorités de s'en tenir aux faits et pas à celui qui les énonce. Coincidence? Cette période correspond à une enquête demandée par le Ministre, qui demeurera sans effet mais qui lui vaudra des représailles... dont il se plaindra.

Ces correspondances sont menées en parallèle avec la correspondance familiale famille: il se préoccupe de l'éducation des ratounelles. Soufflant le chaud et le froid, tantôt il se plaint des avanies dont il est victime, tantôt il se veut rassurant quant à son sort. Enfin classé le 25 avril 1908 (à 56 ans) dans la catégorie des impotents, il est affecté au camp à eux réservés, celui des Hattes, ou les vieux Transportés élèvent des boeufs et des porcs, le 20 mai 1912: l'administration se sera vengée en lui infligeant quatre années supplémentaires sur les îles...

HATTES BOUVIERSC'est là qu'il nourrit dans une lettre datée du 14 octobre 1912 un projet d'évasion dont on ne sait s'il faut rire ou pleurer... A moins qu'il n'ait relevé de la pure mythomanie. Il s'agit, pour un impotent sans ressources, ni plus ni moins que de rejoindre par voie de terre, en traversant la Guyane, le Brésil et l'Argentine, le port de Buenos Aires... De là il ne sera pas au bout de ses peines puisqu'il faudra payer son passage pour l'Europe en travaillant et il n'y arrivera jamais. En conséquence, il faudra que bonne petite maman collecte des fonds auprès de Louis et qu'elle les garde par devers elle jusqu'à ce qu'il ait redonné signe de vie. Instruction est donnée de répondre qu'il doit être mort si on demande de ses nouvelles.

Evadé des Hattes le 4 novembre 1912, en partance pour Buenos-Aires, il est repris le lendemain à Mana, à seize kilomètres de son point de départ et réintégré le 9 au camp de Saint-Laurent. Il devait comparaître devant le TMS le 28 mai 1913, pour le motif d'évasion.

Ces six mois sont passés, comme les précédents, à la chicane. Il invoque règlement sur règlement, en général de manière spécieuse, pour refuser tout travail, y compris quand on lui demande de "ramasser des bouts de bois et des racines"

Le sous directeur de l'AP : "Roques est un vieillard d'une rare violence. Sa lettre reflète bien son caractère. Je le traduirai devant la commission disciplinaire au retour du présent document."

Le Directeur Bravard (apparemment amusé par le bonhomme et n'appéciant pas qu'un subordonné tranche à sa place): "Monsieur le sous-directeur est à côté de la question. Si le condamné Roques est impotent au point de ne pouvoir faire le travail indiqué, il y a lieu de le faire constater par un certificat médical. Suivant ce que dira le médecin, Roques sera envoyé au travail ou maintenu en case"

Le 29 janvier, le médecin tranche : "Ce condamné peut ramasser les bouts de bois et les racines pour les mettre en tas."

Le chef de centre : "Roques persiste à ne pas aller à la savane avec les préventionnaires".

DSC05877On notera que sans ces deux évasions et les sanctions disciplinaires concomittantes, Roques serait déjà libre... Il se déchaînera lors de l'audience du TMS qui le jugeait pour évasion, et la réponse de ce dernier fut suave: acquittement pour l'évasion proprement dite (cas assez fréquent: moins de vingt quatre heures d'absence, acune violence et aucun bris de matériel) mais condamnation à deux ans de prison ferme pour outrages à magistrats dans l'exercice de leurs fonctions

Aussitôt, il rejoint les cachots de Saint-Joseph où là encore il multiplie les incidents avec les gardiens (qui, force est obligé de le constater le cherchent tout autant).

ratounellesOn pourrait faire un éloge de ce comportement de Grand Révolté si... Roques n'avait pas charge de famille et n'entendait exercer la fonction paternelle! Dans ces conditions, quelle est la logique qui consiste à se maintenir éloigné des ratounelles et à se voir limité par sa conduite dans sa correspondance avec elles?

Pendant toute sa détention, Roques entend se comporter en pater familias, qui prescrit à "ses" femmes la manière d'élever les ratounelles (ou zouavettes), se faisant passer pour un papa hospitalisé très loin à qui il ne faut pas faire de peine. Il exige des comptes rendus méthodiques concernant la santé des fillettes, leurs progrès scolaires, leur moralité, leur sagesse, il récompense, réprimande, ordonne à distance. Certains conseils sont des plus suaves, venant d'un voleur, d'un escroc et d'un faux monnayeur multi récidiviste:

"Il faut leur apprendre de bonne heure à connaître la valeur de l'argent, la peine qu'on a à le gagner et, quand on le possède, la prudence qui doit présider à son emploi. Qu'elles aient chacune leur tirelire et quand elles sont sages donnez-leur une petite pièce... De temps en temps, vous leur ferez compter leur petite fortune et ce faisant vous passerez en revue ce dont elles ont un besoin pressant: robes, tabliers, bas, chaussures, etc., et vous leur parlerez de leur acheter dès qu'elles auront la somme suffisante. Le désir d'avoir du neuf les rendra économes et l'idée que c'est avec leurs économies, leurs sous, qu'elles auront aheté quelque objet les rendra fières et désireuses de conserver ce qu'on leur donnera./..."

Où est le Révolté contre la Sacro sainte Propriété, dans ce verbiage digne de la Veillée des Chaumières?

lettrePoème aux ratounelles

Roques et "ses" femmes

De la même manière, le transporté entend bien continuer de décider de tout, de la manière dont ses deux femmes vivront, où, comment elles gagneront leur vie. Elles doivent rendre des comptes, répondre à des questions précises et obtempérer à des injonctions. Mais l'évolution, insidieuse, apparaît dans les échanges épistolaires. Roques est mélodramatique avec Marie, chicaneur avec sa fille Julia, mère de ses deux enfants qui deviennent des jeunes filles à qui il devient impossible de faire avaler la fable du papa retenu dans un hôpital des colonies (très malade mais qui ne meurt jamais). Le 7 mai 1916, il réclame dans une lettre qui, comme bien d'autres est un long galimatias où se mêlent considérations faussement libertaires, méditation désabusée et soucis domestiques, d'être mieux traité en matière de courrier, sans se douter qu'un silence de trois mois était certainement le prélude à une rupture définitive.

Et effectivement, en août 1916, cette rupture est consommée entre Roques et Julia qui, dans un accès de fermeté, exige de lui qu'il s'engage à ne plus jamais la revoir. Il refuse de s'incliner, inconscient du fait qu'avec le temps, c'en était fini de son autorité.

Roques est libéré en avril 1917, mais comme tout condamné à plus de huit ans de travaux forcé, il est rivé à la Guyane jusqu'à la fin de ses jours et végète dans la misère à Cayenne. A quelques mois près, cette liberté se confond avec la perte du contact avec les deux femmes et les ratounelles. Plus de lettres de Julia, d'Yvonne et d'Olga. Certaines lettres désespérées qu'il envoie sont détruites par Julia, mais l'historien dispose d'une autre source d'information pour connaître l'épilogue. Devant la fin de non-recevoir, Roques contacte Léonie, épouse de Louis G...à qui il envoie une lettre fleuve.

Il lui demande de s'entremettre sur la base d'un nouveau pacte, fondé sur un renoncement solennel et définitif à un retour en France (qui n'aurait pu se faire que comme évadé avec le risque d'être réembarqué pour la Guyane) à la condition de recevoir des nouvelles une fois par trimestre, jusqu'à sa mort, continuant sur un ton de maître à subordonnée qui ne correspond certainement pas à sa position - ce qu'il ne semble pas réaliser.

Ensuite, Roques évoque les très difficiles conditions d'existence à Cayenne pour un forçat libéré, sans aucune chance de gagner sa vie car il est soumis à la concurrence des assignés dans la force de l'âge et d'une docilité de circonstance.

067_liberes_cayenne_balaguier la seyne- "Je ne vis pas, je ne végète pas, je meurs littéralement de faim et de consomption lente. Ma seule débrouille, c'est d'acheter, vieux ou neufs, quelques objets et de les revendre avec un petit bénéfice"

Il doit dire la vérité, car c'est effectivement la condition ordinaire du Libéré. Et encore, son existence ne lui a jamais donné un vrai métier qu'il aurait des chances d'exercer - à supposer qu'il y ait de l'embauche. Suit un appel au bon coeur de Julia. Qu'elle lui envoie non pas de l'argent mais différents articles introuvables sur place dont il dresse une liste. Il s'agit dans son esprit d'une simple avance, pour qu'il puisse démarrer avant de payer par mandat pour se réassortir. Seulement il ne résiste pas au désir de vitupérer contre sa bienfaitrice potentielle, "complice consciente et volontaire de ses actes passés" ni à la tentative d'intimidation, pour ne pas dire de chantage odieux: écrire aux filles pour détruire la réputation de leur mère, précisant que libéré, il peut mettre dix, cent porteurs de ses nouvelles à son service!

Julia n'apprécie pas, et le lui fait savoir par de "bien rudes paroles", tout en acceptant de lui envoyer quelques-unes des marchandises demandées. Dans une des dernières lettres, Roques lui suggère d'annoncer la vérité aux filles : il a été condamné pour fabrication de fausse monnaie, il a fini sa peine mais est assigné à la résidence perpétuelle dans la colonie.

Tout en continuant ses méditations philosophiques, Roques s'intéresse - bien obligé - à sa survie, 22 rue des marais, dans un sordide quartier de Cayenne. Il demande des jeux de cartes à revendre et - signe de grande misère - le 25 juin 1918, un peu de linge de corps, sans oublier quelques photos de famille. Sa dernière lettre connue, du 17 juillet 1918, est le reflet d'une âme brisée.

Roques décède à Cayenne le 28 septembre 1920, des suites d'une fracture de la rotule (?) , à 68 ans. Ses deux dernières années n'ont laissé aucune trace.

Julia, mère des ratounelles meurt en 1921 d'une hémorragie cérébrale, à 49 ans. "Pauvre mémé" lui survivra trois ans avant de s'éteindre chez son fils, à 86 ans.

41EA98MM4JLLe livre "parole de forçat" (Claude Barousse, Actes sud) est construit à partir des seules lettres de Roques, conservées par sa famille. On ne peut que faire des déductions quant aux courriers de Julia, et des ratounelles.

Le petit fils d'arthur Roques, Jacques Pons, perpétue sa mémoire...

 

 

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04 avril 2013

Figures du bagne - Francis Lagrange.

le faussaire incorrigible

 

Il avait tout pour réussir, Francis Lagrange (dit "FLAG", en Guyane). Né en 1894, il prit très vite goût à l'art au contact de son père, peintre de formation, conservateur du Musée de Nantes. Des études brillantes le menèrent à une licence de philosophie, à de multiples diplômes de peinture dans des établissements spécialisés situés dans toute l'Europe ; enfin, il devint facilement un véritable polyglotte. Très tôt, Lagrange eu besoin d'argent, de beaucoup d'argent et si la peinture le faisait vivre confortablement, elle ne lui assurait pas le train de vie que ses gouts de luxe et son amour des jolies femmes rendent nécessaire. Il lui sembla plus rentable de reproduire des tableaux de maître que des œuvres originales, ainsi que des reproductions de timbres rares.

flag autoportraitAutoportrait réalisé sur l'île Royale

 

francislagrange_smallPlus grave aux yeux de la loi, il se rendit coupable de fabrication et d'émission de fausse monnaie. Pour cela, il fut condamné en 1931 à dix ans de travaux forcés, à l'âge de 36 ans (son "travail" était d'une qualité exceptionnelle et la qualité des planches typographiques fit l'admiration des services spécialisés). La peine excédant huit ans, il devrait vivre jusqu'à sa mort en Guyane, une fois libéré. En 1938, il tenta de s'évader, mais fut très vite repris. Condamné à la réclusion sur l'île Saint-Joseph – et non l'île du Diable comme il le prétendit, celle-ci étant affectée aux déportés -, il échappa en grande partie à l'enfer des cachots en peignant une grande partie des logements des surveillants : ainsi, il ne réintégrait sa cellule que la nuit et bénéficiait d'une nourriture normale quand ses compagnons d'infortune étaient souvent détruits par quelques mois du régime réclusionnaire.

A l'expiration de sa peine de réclusion, il fut affecté à l'île Royale d'où les évasions sont quasiment impossibles. Là encore, il mit à profit ses talents pour échapper aux corvées les plus pénibles : on lui doit, entre autres, la décoration de la chapelle (restaurée il y a une vingtaine d'années) et quelques fresques de l'hôpital, malheureusement presque toutes détruites. Il n'avait pas oublié ses talents de faussaire et depuis l'île, il pratiqua toujours la contrefaçon de documents (avec la complicité tacite de certains gardiens) – ce qui permit d'obtenir quelques "douceurs" supplémentaires. On le soupçonne aussi d'être à l'origine du détournement du mercure nécessaire au fonctionnement du phare (la lanterne pivotait en flottant sur une cuve de ce métal liquide). Le mercure très prisé des orpailleurs fut remplacé par de l'huile et revendu sur le continent !

Bagnards 51BLa Chapelle de l'île Royale, par Lagrange. On lui doit toute la décoration intérieure

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flag fresquesLes trois fragments de fresques encore visibles dans l'hôpital en ruine

 

imagesLibéré en 1946, il vivota en peignant quelques tableaux et en reproduisant des cartes postales (son sens de la reproduction et de l'imitation dépassait – et de loin ! – celui de la création). Lagrange avait un incontestable sens du commerce, qui lui fit "oublier" ce qu'il avait appris aux beaux-arts pour intégrer "l'art bagnard", qui – il faut bien le dire – se résumait la plupart du temps à la confection de croutes innommables, mais qui se vendaient bien.

On lui doit une série de "tableaux" qui, à défaut d'être des chefs d'œuvres, sont un reflet remarquable des conditions de vie au bagne. Une collection relativement exhaustive de ces toiles est présentée au musée départemental de Cayenne, mais certaines demeures bourgeoises de Guyane s'enorgueillissent d'en posséder. A côté de ces productions, Lagrange continua d'exploiter ses qualités de parfait imitateur – pour ne pas dire de faussaire.

Sollicité par un Hollandais pour fabriquer des florins de la colonie voisine (l'actuel Suriname) , il demanda une liasse substantielle à titre de "modèles", et au lieu de s'acquitter du travail promis, il dépensa les florins en galante compagnie. Son commanditaire venu protester et réclamer son dû, il le dénonça et le fit incarcérer pour tentative d'émission de fausse monnaie ! Les amis de sa victime, pour le venger, lui promirent un travail de décoration bien rémunéré à Albina où ils le remirent à la police coloniale hollandaise. Il fit trois ans de détention pour escroquerie à Paramaribo… bien heureux d'être tombé sur des "caves" : de vrais truands l'auraient assassiné sans autre forme de procès.

A l'expiration de sa peine, Lagrange, quelque peu assagi, regagna Cayenne et se mit en ménage avec une Créole. Il continua d'effectuer divers travaux de décoration et s'il était toujours régulièrement soupçonné de contrefaçon, il ne se fit jamais prendre.

C'est encore le "temps des américains", en Guyane, venus construire l'aéroport de Rochambeau qui leur était toujours concédé comme base militaire. L'un d'eux s'intéressa à "Flag", à sa vie, son "œuvre" et l'emmena aux États-Unis. Il y exposa quelques toiles et publia un livre autobiographique, "FIag on Devil Island" (Flag sur l'Île du Diable) dont il prétendra très abusivement avoir vendu 500.000 exemplaires !

Rentré sans la moindre fortune des USA, il se rapprocha de la Guyane et échoua en Martinique pour y décéder dans l'indifférence générale en 1964, à l'âge de 70 ans.

Nous présentons ci-dessous quelques-uns des tableaux naïfs de Lagrange, qui concernent la vie du bagne.

FLAG1Le voyage à bord du "le Lamartinière"

FLAG2Le débarquement des forçats.

FLAG8Le retour des corvées à Saint-Laurent

FLAG9Règlement de compte dans un dortoir

FLAG3Garçon de famille aux îles

FLAG5Le pousse

FLAG6Corvée forestière

FLAG7Le camp de la Mort, Godebert (pour les "Incos")

FLAG4L'îlot Saint-Louis, camp des lépreux

FLAG10Réclusion cellulaire, île Saint-Joseph (la pitance)

FLAG11Au cachot, avec les manilles

FLAG12L'évasion

FLAG13Evadés dans la tempête

FLAG14Evadés repris... la fouille

flag14Tribunal maritime spécial... Sentence de mort

gal-604071"La veuve"

FLAG16Justice est faite... "crime pour crime"

devil's island xvLe départ "aux bambous"

 

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Figures du bagne -Claudius Brivot.

 

brivot

Claudius Brivot se serait enfuit des îles le 11 juin 1913 à bord de ce canot de bourgerons assemblés soigneusement calfatés de suif, volé peu à peu sur les rations. Repris à Paris (!) un an plus tard, il fut renvoyé en Guyane. Libéré en 1935. 

(Photo et légende de l'auteur - Musée de Cayenne)

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