04 avril 2013

Figures du bagne - Edmond Duez

(A l'origine d'un des plus grands scandales financiers de la IIIe République)

 

En 1901, il s'agit d'établir l'inventaire préalable à l'expulsion des Congrégations religieuses non autorisées. Le Ministère nomma un fonctionnaire modèle à ces fins, chargé d'inventorier les actifs des huit principaux ordres religieux concernés : Missionnaires de la Miséricorde, Oblates de l'Assomption, Picpuciens, Marianistes, Franciscains, Rédemptoristes, Oratoriens et Dames de Saint-Maur.

Edmond Duez était jusque là connu comme un financier compétent. On le chargea de la liquidation et il travailla longtemps sans contrôle. La tentation était fort et Duez qui jouait en bourse pour son propre compte, qui subit des pertes considérables tenta de se refaire en piochant dans les caisses, masquant les détournements par d'habiles jeux d'écriture. C'est le ministre des finances Caillaux, lui même expert en comptabilité publique, qui démasqua les détournements de Duez – dont l'inculpation tardive provoqua un gigantesque scandale (le président du conseil Waddington le défendait contre vents et marées et des manœuvres dilatoires retardèrent les investigations).

duezDuez à son procès

Il est incroyable que Duez ait agit seul - d'autant plus qu'on ne retrouva quasiment rien des cinq millions de francs détournés - d'aucuns annoncent douze millions (somme énorme pour l'époque). En mars 1909, il dut donner sa démission et fut enfin arrêté. Sans doute en échange de promesses quant à son "avenir", il s'accusa seul des détournements, dans le scepticisme général. En 1911, condamné à douze ans de travaux forcés, il embarqua pour la Guyane, mêlé aux droits communs. En vertu du doublage, il devait  rester assigné à résidence en Guyane une fois son temps accompli.

DEPART DUEZ ILE DE RE

Départ de Duez (à l'extrême droite) pour le bagne de l'Île de Ré, avant l'embarquement pour la Guyane. On remarquera la "démocratie" rigoureuse, lors de ces déplacements : les condamnés les plus prestigieux ne disposaient d'aucun régime de faveur, et étaient mêlés au tout venant.

 Interné à l'île Royale (on y gardait les individus susceptibles de s'évader et depuis le continent, Duez aurait eu les moyens financiers suffisants pour organiser son départ dans de bonnes conditions), il bénéficia immédiatement d'un régime de faveur, passant sans transition au régime des "bonnes conduites" qui le dispensait de travaux pénibles. Il garda d'abord la poudrerie (vide, paraît-il) avant que l'on songe à exploiter ses compétences : il fut alors chargé des principaux services de comptabilité qu'il remit en ordre en dirigeant une myriade de subordonnés, dont des agents de la Pénitentiaire !

poudrerieLa poudrière de l'île Royale, gardée par Duez. Elle fit aussi office de morgue à partir de 1925. Faute de place dans l'auberge, l'auteur  y dormit deux nuits de suite lors d'un séjour aux îles…

 Duez accomplit l'intégralité de sa peine avant, malgré ses multiples demandes, d'être contraint de résider à vie en Guyane comme le voulait la règle du "doublage" : les promesses qui lui avaient vraisemblablement été faites en échange de son silence ne furent pas tenues.

la mère duezIl obtint néanmoins la concession de l'îlet la Mère au large de Montjoly, et sa femme vint le rejoindre avec une somme substantielle. Tous deux, assistés de bagnards assignés, mirent en valeur ce petit coin de Guyane, élevant des bouvillons et des porcs en grande partie nourris par les poissons pêchés en nombre, cultivant des légumes et venant régulièrement approvisionner le marché de Cayenne.

Respectés, les Duez n'étaient guère appréciés parce que malgré leur aisance, ils traitaient relativement durement leurs assignés qui ne devaient s'attendre à aucune indulgence en cas de peccadille, s'ils étaient matériellement bien traités : ils étaient alors immédiatement rendus à l'administration pénitentiaire qui les affectait ensuite à une corvée pénible. En outre et contrairement à d'autres tels que Ullmo, ils ne venaient aucunement en aide aux Libérés qui croupissaient dans une misère effrayante à Cayenne

Les Duez devinrent un élément essentiel du ravitaillement de la ville. L'opinion générale était que sa femme portait la culotte - et on se perd en conjectures sur ce qui l'a fait venir en Guyane douze années après leur séparation. Des campagnes de presse furent lancées en France pour obtenir la grâce de Duez et le droit pour lui de revenir en Métropole. Elles n'aboutirent jamais et il mourut sur sa terre d'expiation. Sa compagne regagna alors définitivement la France et la jungle reprit possession de l'îlet la Mère (concédée aujourd'hui à l'Institut Pasteur qui y élève des singes, en vue de ses recherches pour trouver un traitement contre le paludisme)

On ne sait ce qui poussa Duez au silence pendant l'accomplissement de sa peine. La peur qu'on ne le fasse taire, tant les intérêts en jeu étaient énormes ? Des menaces sur ses proches ? En outre, depuis l'îlet la Mère, il était dans une position idéale pour s'évader. Bénéficiant d'argent, d'une excellente chaloupe et connaissant parfaitement les conditions de surveillance de la côte, il aurait pu accoster le long d'une tapouye brésilienne affrétée à cet effet (Nul ne doute que parmi les forçats de Cayenne il aurait trouvé des partenaires compétents). En quelques jours, il aurait eu le loisir de se fondre dans l'immensité brésilienne ou vénézuélienne, doté d'un capital conséquent accumulé par son travail agricole et d'y refaire sa vie en toute liberté… Il ne l'a jamais tenté, contrairement à des centaines de pauvres diables infiniment moins privilégiés au départ pour tenter l'aventure et dont beaucoup laissèrent leur peau sous des balles de fusil, dans le ventre des requins, engloutis dans la vase ou morts de faim dans la jungle.

Albert Londres visita les Duez...

MONSIEUR DUEZ… ET MADAME

On dit : Monsieur Duez.

Ses anciens collègues, les forçats, disent : Monsieur Duez.

Quand il vient à Cayenne, pour ses affaires, le peuple libre qui le rencontre lui dit : « Bonjour, monsieur Duez ! »

Il a fini sa peine. Ses douze ans sont achevés. Mais comme il fut condamné à plus de sept années, il est astreint à la résidence perpétuelle.

Il vient à Cayenne parce qu’il n’habite pas Cayenne. Il est concessionnaire d’une île à deux heures de là. Duez fut liquidateur, puis bagnard ; maintenant, il est éleveur. Son domaine, romantique au milieu de ces flots hargneux, porte le nom d’Îlet-la-Mère. À côté, est l’Îlet-le-Père. Plus loin, le rocher sinistre avec son feu rouge : l’Enfant perdu !

Duez ? Un forçat « à la noix de coco » ! Telle est l’opinion de ses pairs, qui ajoutent : « En douze ans, il n’a pas planté une rame ! »

L’île Royale était son séjour. Il n’a jamais connu la case. Il habitait seul, dans un carbet, sur la belle route brique qui monte au plateau. Gardien de la poudrière ! c’était son titre : c’est-à-dire, qu’il était rentier.

Puis, il fut libéré.

Un jour, on vit débarquer du Biskra à Cayenne (un seul bateau vient à Cayenne : le Biskra, car pour parler comme les gens du cru, la Guyane n’est pas un pays, c’est le cul-de-sac du monde. Encore est-ce moi qui, pour être poli, ajoute : de sac), on vit débarquer une dame très bien. Pendant la traversée, le bord se demanda quelle pouvait être cette dame très bien qui allait à Cayenne. C’était Mme Péronnet.

Épouse divorcée de M. Duez, elle venait, après douze ans, rejoindre son ex-mari.

Alors, une légende courut la côte du châtiment.

— Ce n’est pas clair, dit-on. Ces choses-là n’arrivent jamais. Les femmes les plus amoureuses écrivent pendant un an, deux ans, trois ans, c’est le maximum. L’une tint cinq années, mais c’était une excentrique ! Qu’est-ce que Mme Péronnet vient faire dans cette galère ?

Quand on apprit que pendant la guerre, Mme Péronnet avait fréquenté le « deuxième bureau », chacun se frappa le front : « J’y suis ! Elle est envoyée par la Sûreté. On a peur que Duez se venge. Il pourrait écrire ses mémoires, les vendre à l’étranger ! s’évader ! On lui envoie la chaîne, la douce chaîne ! »

Mme Péronnet débarquait avec deux cent cinquante mille francs.

Duez avait obtenu la concession, madame la mettrait en valeur.

Et, secouant leurs semelles sur les cailloux de Cayenne, ils partirent tous les deux, dans une petite barque, un matin, pour l’île en pain de sucre, leur royaume de noces d’argent.

DANS L’ÎLE EN PAIN DE SUCRE

 Le soleil se levait, ce jour-là. Et la mer aussi ! Nous étions sur le quai. Le canot automobile ne voulait rien savoir. Il aurait dû pétarader, il ruait. Le directeur des douanes m’accompagnait à l’Îlet-la-Mère pour régler une affaire avec Duez. Ses services lui avaient signalé que, la veille, une tapouille brésilienne s’était arrêtée deux heures à l’îlet. L’îlet n’est pas un port, aucun bateau, si tapouille soit-il, ne doit y relâcher. Duez le premier savait cela. « Il doit faire de la contrebande, ce coco-là ! » disait le directeur.

Le tout était de démarrer. Une fois au large, on mettrait la voile et le vent travaillerait.

— Regardez mon mécanicien ; il est gentil, ce petit gars. Il a tué un gendarme dans une grève, à Montceau, cet écervelé-là ! Et savez-vous ce que fait son père ? Son père est capitaine de gendarmerie !

On embarqua.

Cela n’alla pas du tout. Pendant deux heures, nous vîmes plutôt la mer par-dessus qu’au-dessous de nous.

On m’aurait affirmé que je n’étais plus un homme, mais l’âme d’une mèche de vilebrequin en action, que je n’aurais pas rectifié. Dire que les originaux qui, dans les foires, paient cinquante centimes pour monter dans un panier à salade, appellent cela : aller à la fête !

Le gréviste excessif avait de la poigne. Il vainquit les flots. Et tout en naviguant de travers nous arrivâmes droit à l’Îlet-la-Mère.

L’émoi était dans la place. Nous vîmes cela en approchant. D’abord un homme sortit de la maison, il regarda ; puis ce fut une dame, puis un autre homme. Puis la dame courut. Elle partait passer une plus belle robe.

On abordait avec précaution. Cela prit cinq minutes. Puis les trois insulaires s’avancèrent curieusement, comme si nous étions des sirènes folâtrant de brisants en brisants. Nous sautâmes sur le sol. Ils n’eurent pas peur.

— Voilà Duez, dit mon compagnon.

— Qui ? Le petit en pyjama ?

— Oui.

— Il n’a donc plus de ventre ?

— Bonjour, monsieur Duez, fit le directeur des douanes.

— Bonjour, monsieur le directeur.

— Je vous présente monsieur, qui est journaliste.

— Ah ! ah !

Duez continua les présentations, un peu éberlué :

Mme Péronnet !

— Mes hommages, madame, mes…

— Le lieutenant Péronnet (pas parent).

C’était un grand diable qui portait la Légion d’honneur.

MADAME INTERVIENT

 — Monsieur le directeur, dit Mme Péronnet, qui prit de suite figure de commandant militaire de l’île, je sais ce qui nous vaut l’honneur de votre visite. C’est pour la tapouille** d’hier.

— Oui, madame, le gouverneur n’est pas content. Les tapouilles…

— Les tapouilles ! les tapouilles ! En voilà une histoire pour une tapouille ! Vous n’allez pas vous imaginer qu’après avoir dépensé 225.000 francs de mon argent là-dedans, je vais compromettre ma situation pour vendre trois cochons au Brésil ! J’irai le voir, le gouverneur, moi !

— Mais elles n’ont pas le droit…

— Que voulez-vous que j’y fasse ? Elles s’arrêtent ici pour prendre de l’eau. Est-ce que je peux refuser de l’eau à des gens qui ont soif ? Me voyez-vous, sur la rive, criant à des navigateurs : « Non ! vous ne boirez pas ! Allez-vous-en ! le gouverneur ne veut pas que vous buviez ! la France non plus ! Sur ce coin perdu du monde nous sommes la France ! »

Un beau drapeau tricolore claquait à la porte de l’île.

— Et l’autre nuit ? Cela vous ne l’avez pas su. Sur ce rocher-là que vous voyez… car vous connaissez le pays. Il n’y a que rochers dans votre pays, même dans la mer… Et moi qui habitais Paris ! L’autre nuit une goélette s’est fracassée dessus. Nous avons été réveillés par des cris d’épouvante. Alors j’aurais dû hurler à ces malheureux : « Noyez-vous ! N’abordez pas ! Ordre du directeur des douanes ! » Eh bien, nous sommes allés les chercher. C’est une décoration qu’on devrait nous donner. Ils sont restés tout un jour ici. C’étaient des Brésiliens aussi. Ils ont retapé leur barque. Et je ne leur ai pas vendu de cochons !

Se tournant vers moi :

— Je savais que vous étiez ici. Je sais tout. Si vous n’étiez venu, j’aurais été vous trouver. Il ne faut pas qu’on nous fasse de la misère.

Et au directeur des douanes :

— D’ailleurs, vous allez les compter, mes cochons, et un par un. Edmond ! cria-t-elle à Duez, rassemble les cochons.

Duez avec qui j’allais rassembler les cochons, fit incidemment :

— C’est ma femme qui dirige tout ici.

Nous marchions vers la porcherie.

— Eh bien ! voilà, me dit-il, on se fait à tout. Et si je vous disais que parfois j’ai la nostalgie de mon petit carbet de l’île Royale !

— Edmond ! où es-tu ?

— Je comprends cela, fis-je.

Et s’arrêtant, sans répondre à sa femme :

— Je n’ai jamais pu m’expliquer ma condamnation. Tous, juges d’instruction, avocats, me disaient : « Laissez-nous faire. » Quand les membres du jury entrèrent en délibération, ils firent appeler le président. Il vint avec l’avocat général. Le président du jury dit : « Monsieur le président, tous les coupables ne sont pas là (il avait raison), l’instruction n’est donc pas complète. Nous ne pouvons pas juger. » — Vous devez juger, sinon je condamne les membres du jury aux frais du procès, répondit le président, ce qui était très juste. Puis il s’en alla. Le président se tourna alors vers l’avocat général et dit : « C’est l’acquittement pour tout le monde ! » Mon avocat, Maurice Bernard, me crie : « C’est l’acquittement ! Je téléphone pour retenir une auto. » Le jury avait à se débattre entre deux mille questions. On me colle douze ans. Que s’est-il passé ? Mystère !

Je ne suis pas innocent. J’ai commis un abus de confiance, mais…

— Mais gouvernemental.

— Edmond ? où est-tu ?

— On fait courir des bruits maintenant. On prétend que je publierai des mémoires. Non ! j’ai juré de ne jamais parler. J’ai l’habitude de tenir ma parole. Je l’ai prouvé en cour d’assises. Ah ! si j’avais été méchant ! Mais du moment qu’on a promis ! Je ne demanderais qu’une faveur, c’est d’être quatrième-deuxième (libre de circuler dans le monde). Je pourrais aller au Brésil pour mes cochons.

Le second groupe arriva :

— Comptez mes porcs, monsieur le directeur. Et cette truie va en faire sept dans huit jours. Je vois ça à vue d’œil.

N’apercevant, à l’horizon, que la grande brousse :

— Avec quoi nourrissez-vous vos cochons ? madame, demandai-je.

— Avec de la viande de requin !

— Et qui pêche les requins ?

— Moi ! pardi ! et Martin aussi, le pileur de têtes de poissons. Martin, viens montrer ta binette à ces messieurs. Vous allez voir une binette de vieux pileur de têtes de poissons !

Un forçat centenaire, barbu, poilu et chevelu fit son apparition (dix forçats sont assignés chez Duez comme domestiques).

— Si l’on m’avait dit que je commencerais à blanchir au milieu de dix forçats (avec son mari, cela faisait onze) ! Eh bien ! ils sont très faciles à diriger. Je n’échangerais pas mes dix forçats pour une bonne de Paris.

Nous aperçûmes quelques bœufs sur les pentes.

— C’est à vous, cela, aussi, madame ?

— Évidemment, ce n’est pas au gouverneur. J’en ai dix à vendre. Les achetez-vous ?

— Nous en avons plus que cela, dit Duez.

— Non ! ce qui est vache, je le garde pour la reproduction.

— Isabelle ! as-tu pensé que ces messieurs pourraient avoir faim ?

— Occupe-toi de ton jardin. Vous allez manger une omelette, messieurs, comme n’en saurait plus faire la mère Poulard.

Un perroquet s’abattit sur son épaule. Elle embrassa le Jacquot.

— Mais je ne vous ai pas dit mon but, reprit-elle. Je veux approvisionner Cayenne. À Cayenne, on manque de tout. Quelle capitale ! Je lui enverrai des cochons, des bœufs, des canards, des poules, des pigeons, du charbon de bois, du poisson, des moutons.

— Tu sais bien que l’on ne peut pas faire de moutons dans ce pays.

— Je lui enverrai des moutons ! dit-elle, appuyant sur chaque syllabe. Maintenant, messieurs, faites-moi l’honneur de vous mettre à table.

Une pimpante maison coloniale (œuvre de Mme Péronnet) nous ouvrit ses portes.

On se mit à table.

— Nous sommes devenus un peu campagnards, dit-elle, comme pour excuser le décor.

On mangea comme des tigres.

— Le pauvre ! fit-elle, portant les yeux sur son mari. Depuis quinze ans ! Mais buvez, messieurs !

Et l’on but comme toute la Pologne monarchiste et républicaine.

Albert Londres - Au bagne

tapouille** Tapouille ou tapouye : embarcation brésilienne
typique des régions amazoniennes.

Posté par borghesio à 18:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


Figures du bagne - Pierre Bougrat.

Un exemple exceptionnel de rédemption.

 

RDA00024293Pierre-Marie Bougrat,  héros de la guerre de 14-18, titulaire de la Croix de Guerre et de la Légion d'honneur, blessé à maintes reprises, exerçait à Marseille, comme médecin.

Sans doute choqué par les terribles années de guerre, il mena très vite une existence "dissolue" (terminologie de l'époque), collectionnant les maîtresses et dilapidant son argent au jeu - à tel point que son épouse finit par obtenir le divorce.

Bougrat ne changeant rien à son mode de vie, sa clientèle plutôt huppée au départ se détourna de lui alors que les besoins d'argent se faisaient sentir (il tira des chèques sans provision qui inquiètèrent suffisamment ses banquiers pour qu'ils lui retirent leur garantie) Ses amis se détournèrent peu à peu – excepté Jacques Rumèbe, compagnon de tranchée, que Bougrat soignait discrètement pour une syphilis contractée pendant la guerre.

85323080_oRumèbe, comptable, convoyait habituellement des fonds. En mars 1925, il alla comme d'habitude voir Bougrat pour recevoir son injection habituelle. Quelques heures après, selon les dires du médecin, il revint, prétendant s'être fait dérober sa sacoche par une maîtresse de rencontre. Bougrat partit pour tenter de réunir les fonds qui le sauveraient de la perte d'emploi et du déshonneur mais, toujours selon ses dires, il revint bredouille pour retrouver son ami mort. Affolé, persuadé qu'il serait le premier soupçonné, le médecin camoufla le cadavre dans un placard.

Quelques jours après, Bougrat fut arrêté et emprisonné pour… escroquerie et émission de chèques sans provisions  (la disparition de Rumèbe n'était pas encore signalée).

La famille et l'employeur de Rumèbe finirent par faire appel à la police qui pensa tout d'abord qu'il s'était enfui avec l'argent. L'enquête de voisinage et de fréquentation révèla le nom de Bougrat chez qui on perquisitionna, et on découvrit le cadavre d'autant plus facilement qu'une odeur pestilentielle incommodait les voisins

Bougrat, dans une position précaire, s'embrouilla dans ses déclarations en donnant plusieurs versions contradictoires. Sa vie privée, ses besoins d'argent pressants ne jouèrent évidemment pas en sa faveur.

bougrat-detectiveLes experts en toxicologie conclurent à un accident thérapeutique, à une réaction pathologique au traitement dispensé par Bougrat qui ne saurait, en des circonstances habituelles, provoquer la mort. Néanmoins la très sévère cour d'assise d'Aix en Provence condamna le médecin aux travaux forcés à perpétuité le 29 mars 1927. (Seules ses médailles et sa conduite exemplaire pendant la guerre lui évitèrent la peine de mort et permirent au Président de la République de commuer la peine en la réduisant à... vingt-cinq ans de travaux forcés) Envoyé en Guyane par le convoi de 1928, il fut naturellement affecté à l'hôpital de St Laurent où il bénéficia d'une vie relativement confortable, ne ménageant jamais son dévouement vis-à-vis de ses codétenus.

Bougrat n'avait jamais cessé de clamer son innocence et entama dès le début de sa détention des démarches bien illusoires en vue d'obtenir sa réhabilitation.  De toute manière il entendait bien ne pas pourrir au bagne.

Le 30 août 1928, Bougrat rejoignit au bord du Maroni sept complices pour une évasion rocambolesque, une des plus spectaculaires de l'histoire du bagne. Parmi ces hommes figurait Guillaume Seznec. Celui-ci, épuisé, fut débarqué à sa demande sur les côtes surinamaises d'où il fut réexpédié en Guyane (le mythomane Henri Charrère, dit "Papillon" s'attribua dans ses récits apocryphes une bonne partie des faits survenus pendant ce trajet dantesque).

85323377_oAprès un périple mémorable (une tempête, un échouage sur un banc de vase) d'une douzaine de jours, l'embarcation accosta au Venezuela. Là, le Docteur Bougrat offrit son savoir à la médecine locale. Il était bienvenu car une épidémie de "grippe" (sans doute une forte variété de dengue) secouait le pays, faisant de nombreuses victimes. Avec un dévouement sans limite et bien qu'il ait été frappé lui-même par la maladie, il soignit les malades qui le surnommèrent "docteur miracle". Les autorités françaises qui avaient eu connaissance de sa destination demandèrent son extradition, ainsi que celles de ses compagnons d'échappée. Bougrat bénéficia de la clémence du Venezuela et fut autorisé à y résider quand les autres furent rapatriés en Guyane, certains ayant eu la stupidité de commettre divers larcins.

Peu après, totalement intégré au pays, marié et père de deux filles, il s'installa dans l'île Margarita où il ouvrit une petite clinique privée, ne refusant jamais de soigner gratuitement les nécessiteux. Gracié par la France, il refusa d'y retourner, d'une part en raison de son bonheur retrouvé, ensuite parce qu'il exigeait une réhabilitation et non la grâce, reconnaissance de culpabilité. Il décéda dans sa nouvelle patrie en 1962 à l'âge de 72 ans aimé de tous.

(ci-dessus: Bougrat en famille, au Venezuela)

400x300_14422_vignette_Evades-du-bagne-Tombe-Pierre-BougratA Margarita, une place et une école portent son nom. Sa tombe, à Juan Griego, est toujours fleurie. 

Capture

Ne pas manquer: le secret du Dr Bougrat, Christian Dedet

Editions Phebus, environ 11 euros

 

Posté par borghesio à 16:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

Quelques condamnations ayant mené au bagne...

 

76508601

 

bagne313Hervé Abaudrin (né à Brest en 1888), condamné à 16 ans à un an de prison pour complicité de vol, à 17 ans à six mois pour abus de confiance. Il est à peu près établi qu'il a subi des violences d'ordre sexuel lors de ces détentions. Condamné à 21 ans aux travaux forcés à perpétuité pour "complicité de vol avec aide et assistance aggravée de voies de fait sur agents de la force publique". Mort à l'Île Royale quelques jours après son arrivée.

Laurent Kerdual né en 1866, sans profession, "ivrogne", condamné à sept ans de prison pour vol en 1885. En 1894, pour vol avec effraction des contenus des troncs de charité d'une église, il est condamné à 20 ans de travaux forcés "au vu de ses mauvais antécédents". Décédé à l'hôpital de Saint-Laurent du Maroni en 1911 après 16 ans de bagne.

François Adiven, né à Nantes en 1872, portefaix, condamné à deux ans de prison pour coups en 1892. Pour avoir tenté de voler avec l'aide d'un complice la montre et une somme de 180 frs à un second Maître de la Marine nationale, il est condamné à huit ans de travaux forcés (ce qui impliquait automatiquement la relégation à vie pour respecter la règle du "doublage"). Son sort reste mystérieux: à une lettre de son frère datée du 21 janvier 1907 et demandant de ses nouvelles, l'AP répondit qu'il était décédé depuis deux ans; un autre document (levée d'écrou) précise en revanche qu'il s'est retiré à Cayenne à l'expiration de sa peine.

Darchain, coupable de vol avec effraction des troncs d'une église de Loudéac en mai 1899, pour un montant de six francs. Dix ans de travaux forcés, relégation perpétuelle. Décédé à Saint-Laurent-du-Maroni en 1908.

Emile Bach condamné en 1902 à 15 ans de travaux forcés pour proxénétisme et meurtre d'une prostituée.

Bandini, condamné par la Cour d'assises de l'Yonne en 1891 à huit ans pour émission et fabrication de fausse monnaie.

Paul Legrand, instituteur, né à Paris en 1867, jugé en 1899 par les Assises de la Seine pour abus sexuels sur mineurs. Le jugement portait sur le cas de cinq jeunes garçons, mais il avoua du procès que le nombre réel de ses victimes était "incalculable"; les experts ont conclu "qu'aucun dérangement mental n'atténuait sa culpabilité". Condamné à huit ans de travaux forcés effectués pour l'essentiel à Saint-Laurent du Maroni ; employé à l'hôpital colonial, bien noté, libéré en 1905, relevé de l'obligation de relégation perpétuelle et réhabilité en novembre 1911 (cas rarissime révélateur de l'évolution des mentalités : de nos jours, c'est certainement un des condamnés qui attirerait le moins la compassion... Il ne faisait pas bon s'en prendre aux biens, sous la IIIe République, mais la protection de l'enfance ne semblait pas une préoccupation majeure)

 

forçat 1928 G jauneauCharles Auguste Melchior, né en 1851, s'était déjà signalé par le viol de sa propre fille, des actes de violence sur son fils tels que celui-ci décéda trois mois plus tard, et une nouvelle tentative incestueuse sur sa fille cadette en 1898. Condamné par les Assises de la Marne aux travaux forcés à perpétuité, mort en 1907 à Saint-Laurent du Maroni.

Léon Joseph, condamné en 1909 aux travaux forcés à perpétuité pour infanticide après avoir tué avec préméditation le fils naturel de son épouse, âgé de 3 ans.

Michel Tréton, journalier agricole, condamné en février 1899 à quinze ans de travaux forcés par les Assises du Calvados pour le meurtre de sa femme, habituellement menacée et maltraitée. Mort aux Îles du salut en 1906.

Gérard Pinel, cas exceptionnel de "forte tête", de grand révolté (né en 1879 à Cholet):

-  à l'âge de 11 ans (!), arrêté pour vol et dégradation de monument public, acquitté pour avoir "agi sans discernement" mais néanmoins enfermé dans une maison de correction jusqu'au service militaire ;

- 1901: refus d'obéir à un "ordre de service" ;

- 1902, condamné à trois ans de travaux publics pour "dissipation d'effets, bris volontaire d'objet de casernement et refus d'obéissance" ;

- 1906, trois ans de prison pour outrages envers deux supérieurs, refus d'obéissance et bris de clôture ;

- Un mois après, pour avoir mis le feu à sa paillasse, condamné à vingt ans de travaux forcés, à l'interdiction de séjour et à la "dégradation militaire"* et ce à l'âge de 27 ans dont seize passés derrière des barreaux…

Son destin demeure lui aussi mystérieux. Un acte de décès (février 1908) mentionne sa mort de maladie à Saint Laurent du Maroni deux ans après son arrivée au bagne, mais un procès-verbal fait état de son évasion le 21 mars 1908. Comme le signale Michel Pierre, "on ne peut que souhaiter que ce grand révolté a pu reconstruire une vie d'homme libre."

(*NB: ce dernier point ne devait lui faire ni chaud ni froid, compte tenu du peu d'estime qu'il avait manifesté envers l'institution…)

IMG_0079BLe cas d'André Tabard est également remarquable. "Récidiviste incorrigible qui depuis l'âge de neuf ans a presque toujours été en prison" (!), il a été condamné en 1894 à vingt ans de travaux forcés pour avoir mis le feu à sa paillasse alors qu'il était en cellule. Il a déclaré lors du Conseil de Guerre n'éprouver aucun regret et avoir agi "pour se débarrasser une fois pour toutes du service militaire". Il refait parler de lui en 1903 en écrivant  au président de la Ligue des droits de l'Homme et du Citoyen, à Paris.

Monsieur le Président ;

"Très humblement, je me permets la licence de vous adresser cette lettre pour solliciter de votre bienveillance de vouloir bien intercéder en ce qu'il vous sera possible auprès de Monsieur le Ministre de la justice pour une commutation de peine ; condamné à la peine capitale par le tribunal maritime spécial à Saint-Laurent du Maroni le 18 mars 1903, étant donné la futilité du mobile qui constitue ce motif: "Avoir jeté une gamelle d'eau sur la personne du médecin major dans un moment d'oubli", je crois avoir acquis le droit de me plaindre sans être accusé de misanthropie devant le terrible verdict qui m'a frappé.

"Je tiens, Monsieur le Président, à attirer votre attention sur mon cas, ayant toujours été victime des règlements militaires et pour le même motif, j'espère que votre haute appréciation saura décider sur l'importance de la démarche que je fais auprès de vous et qu'elle sera prise en considération.

La grâce fut accordée à Tabard par le gouverneur de la Guyane, qui mourut de maladie en 1913. D'une manière générale, le TMS avait la condamnation à mort très facile dès lors que l'intégrité physique d'un membre du personnel pénitentiaire était atteinte (même de façon minime), mais les grâces étaient alors relativement nombreuses.

Le gouverneur de la Guyane, par dérogation exceptionnelle, disposait en lieu et place du chef de l'État du droit de grâce pour tous les condamnés par le TMS. Cela, officiellement "pour éviter une attente interminable qui aurait constitué une torture morale difficile à supporter pour le condamné". Mais d'autre part cela dispensait d'envoyer le défenseur** exposer le cas de son "client" devant le Président…, économie notable de moyens de transport ! A noter que les jugements du TMS n'étaient pas susceptibles de cassation, autre aberration juridique.

** Le défenseur commis  d'office devant le TMS était en général un agent de l'administration pénitentiaire sans aucune formation juridique et dont on devine le peu de motivation habituelle… Il y eut de brillantes exceptions.

 

50BagneRelégués collectifs (après l'appel du matin)

Des motifs de relégation.

fagotJoseph Alabias, né à Bazas en 1846 ; forgeron de profession travaillant irrégulièrement. Seize condamnations à des peines minimes pour de menus larcins (la plus importante: quatre mois pour ivresse et vol). Le 24 décembre 1888 (à 42 ans) il est arrêté sur un quai de Bordeaux, buvant à l'aide d'un chalumeau du vin contenu dans un fût. Quatre mois de prison, assortis cette fois de la relégation. Embarqué le 16 mars 1890, il meurt quatre mois plus tard à Saint-Laurent du Maroni.

Achille Gabriel Albert, né en 1867, arrêté à Mirandol le 5 avril 1901 par la gendarmerie, pour flagrant délit de vagabondage, sans domicile certain sans moyen d'existence et ne pouvant justifier d'aucun travail depuis sa sortie de la maison d'arrêt d'Avignon où il purgeait une peine d'un an de prison. Aurait volé quatre poules. Ayant déjà subi sept peines pour vol ou vagabondage, il écope de six mois de prison et de la relégation.

 

albert

Ce rapport concernant le relégué Albert appelle de nombreuses remarques. "Voleur de poules", il fait effectivement partie de la cohorte de ces petits délinquants qui empoisonnent la vie du citoyen, mais qui ne présentent manifestement aucun caractère de dangerosité. On peut parler "d'inadaptation sociale" et il est vraisemblable que si un service de probation avait existé à l'époque, il aurait été plus adapté qu'une coûteuse relégation (il fallait payer le transport et ensuite, le gardiennage). On ne peut en outre que s'étonner de l'asurance avec laquelle des employés basés en France, constatant qu'un condamné donnait pleine satisfaction "aux cordes" ou "aux espadrilles" serait apte, passé quarante ans, à une époque où on vieilissait prématurément, aux travaux de défrichement de jungles équatoriales!

Sources: Michel Pierre - La terre de la Grande Punition.

 

416px-HenriLandruCharles Henri Désiré Landru, né en 1869 (oui, c'est le vrai!) fonde en 1900 une prétendue fabrique de bicyclettes à pétrole avec laquelle il commet sa première escroquerie : spécifiant que toute commande doit être accompagnée d'un mandat représentant un tiers du prix, il encaisse les acomptes sans livrer les objets qui n'existent que dans son imagination. Multipliant les escroqueries de ce genre, il accumule les condamnations à des peines d'amende et de prison (deux ans en 1904, treize mois en 1906). En 1909, il est condamné à trois ans de prison ferme pour escroquerie au mariage, ayant volé les titres de sa fiancée avant de disparaître. Il commet ensuite une "carambouille" : il achète un garage, qu'il revend immédiatement sans avoir payé le propriétaire. En 1914, il est condamné par défaut pour cette affaire à quatre nouvelles années de prison et à la relégation.

Pour des raisons qui ne sont toujours pas éclaircies, cette peine ne lui est pas appliquée, ce qui entretient la légende relative à ses multiples "protections". Il est clair que s'il avait subi le sort commun aux individus récidivistes de son espèce dont beaucoup (cas de notre voleur de poules précédent) n'étaient en comparaison que du menu fretin, son éloignement en Guyane aurais sauvé la vie de onze femmes innocentes...

 

Si les condamnées par des Cour d'Assises demeuraient en général en Maisons Centrales (surtout à Rennes), les reléguées furent relativement nombreuses.

Quelques cas significatifs

 

Bagnards 67Marie Richebourg, née en 1848, lingère-repasseuse à Nogent le Rotrou. Mère de deux enfants, veuve d'un homme porté disparu pendant la guerre de 1870, commet un vol en 1871 (trois mois de prison). Puis son dossier comporte trois comparutions pour soustraction frauduleuse, vol et ivresse. Nouveau vol en 1886: treize mois de prison, et la relégation. Partie en Guyane en 1889, y mourut en 1908.

Jeannine Mantot. Treize menues condamnations pour vol et mendicité. En 1888, condamnée à six mois de prison pour vol et à la relégation par la Cour d'Appel de Rouen. Elle adresse deux suppliques au Ministre de la Justice, signalant son état de mère de famille qui laisserait seul un enfant de onze ans, si la relégation lui était appliquée. Elles resteront sans réponse et elle partira par le concoi de 1889. En 1891, elle épouse en Guyane le libéré Mohamed ben Caïd et le ménage se fait remarquer par sa bonne conduite, ses qualités de travail et d'économie. Lorsque Mohamed ben Caïd est autorisé en 1896 à revenir en Algérie, relevé de son "doublage", elle n'est pourtant pas autorisée à le suivre et elle meurt en 1900 à l'hôpital de Saint Laurent du Maroni.

Henriette Genry, née en 1865 : 18 condamnations pour vol, vagabondage et escroquerie. Reléguée à 34 ans, elle mourut quelques mois après son arrivée en Guyane.

Lucienne Prédeau, née en 1852. Huit condamnation pour vol et prostitution. Condamnée en 1897 à quatre mois de prison pour vol simple, et à la relégation. Elle partira pour la Guyane malgré un état de santé déplorable: "pneumonie gauche en 1896, fièvre typhoïde sérieuse à 17 ans, hystériques, deux accidents paralytiques d'origine hystérique en 1897. La durée de cette affection a duré [sic] quinze mois". Partie par le convoi de 1899, elle meurt en Guyane en 1901.

Angélina Hénault, née en 1869 : six légères condamnations avant d'être condamnée en 1897 à trois mois et un jour de prison, cette peine prononcée pour l'envoyer en relégation bien qu'elle soit mère de trois enfants de dix, sept et cinq ans. Elle écrivit une supplique au Ministre, appuyée par son père et - situation rare - par le directeur de la très stricte maison centrale de Rennes. Elle fut néanmoins envoyée en Guyane en 1898, à 28 ans, pour y mourir en 1907.

Les condamnées étaient confiées à la garde de soeurs de saint-Joseph-de-Cluny dont le couvent servait de lieu d'hébergement et de travail. en attendant d'éventuels "mariages" avec des libérés, ou la transformation de leur statut en celui de reléguées individuelles (juste soumises à résidence sur une partie du territoire de la colonie, Cayenne étant en général interdite, devant pointer deux fois par an)

DEPOT FEMMES RELEGUEES (2)

La fin du bagne, pour les femmes. Il est temps de citer Albert Londres, dont un reportage vaut toute dissertation...

 

SŒUR FLORENCE

 

Comment ! vous n’avez pas vu sœur Florence ?

M. Dupé me donna le bras.

Je vais vous y conduire.

Dans le quartier administratif, un beau jardin prenait le frais sur le bord du trottoir. On poussa une petite porte de bois. C’est touchant, au pays des verrous une porte fragile !

Une clochette tinta. C’était à croire qu’une chèvre gambadait par là, une chèvre qui aurait eu une clochette au cou, naturellement.

Bonjour, ma sœur ! Est-ce que votre Mère est ici ?

Oh ! oui, monsieur le commandant supérieur ! dans le fond du jardin.

De puissants manguiers, des fleurs de vives couleurs (à quoi bon nommer ces fleurs ? tout ce qui est joli n’a pas besoin de nom). On se sentait dans une demeure de femmes.

De noir vêtue, croix sur la poitrine, parapluie servant d’ombrelle, voici Mère supérieure ! C’est sœur Florence, une femme qui en a vu !

Sœur Florence est Irlandaise. Depuis trente ans en Guyane, elle dirige le bagne des femmes.

Oh ! monsieur le commandant, quand je pense que c’est peut-être votre dernière visite !

Alors, vous nous quittez, ma sœur, c’est définitif ?

Hélas ! C’est le résultat de la visite de notre inspectrice. Plus de femmes au bagne, alors plus de sœurs. Au moins, si l’on me renvoyait à Cayenne ! Mais il faut obéir. Je rejoindrai notre maison, dans votre belle France.

Ou’allez-vous faire de vos trois dernières pensionnaires ?

C’est bien mon souci. Et je suis fort contente de vous voir. Nous allons arranger leur sort ensemble, monsieur le commandant. On ne peut les jeter à la rue. Elles ne sont plus capables de travailler. L’hôpital n’en voudra pas, car je les ai bien soignées. Impossible de les emmener avec moi, vous vous y opposeriez. Je cherche, je demande à Dieu. Je ne vois rien.

Vous avez deux reléguées et une transportée ?

Oui.

— On pourrait envoyer les deux reléguées… Que pourrait-on faire d’elles ?

Mon commandant, vous n’en savez pas davantage que moi. Allons les voir, peut-être nous donneront-elles une idée.

LES TROIS DERNIÈRES

Dans une salle propre, deux vieilles en longue blouse blanche.

Voici les deux reléguées.

Bonjour, ma sœur.

— Bonjour, mes enfants.

Ah ! ma sœur ! dire que vous allez partir !

Les pauvres ! Elles sont dans tous leurs états. Mais le commandant s’occupera de vous.

Voyons ! je pourrai les envoyer au Nouveau Camp.

La Cour des miracles ! Ces deux ruines manquaient au tableau ! Je vois le spectacle d’ici.

Monsieur le commandant, nous pouvons encore travailler. Je connais trois maisons, au village, qui nous prendraient pour laver le linge.

Cela vaudrait mieux, fit la Mère, quoique vous ne soyez plus très agiles. Levez un peu vos blouses. Faites voir vos jambes.

Elles avaient le gros pied : l’éléphantiasis.

Ah ! nous ne pouvons plus courir, font les deux anciennes.

Et ma transportée ? Venez la voir. Elle doit être dans la cour aux poules.

Elle y était. C’était une Hindoue.

Sur la grand-route on n’est jamais blasé. Plus les étonnements succèdent aux étonnements, plus ils sont vifs. Que faisait-elle, cette Hindoue, au bagne français ?

Où êtes-vous née ?

À Calcutta !

Oui, dans sa jeunesse, elle est venue avec son mari, coolie à la Guadeloupe. Là, ils commirent leur crime. Elle n’était que complice. Encore une victime des hommes, messieurs ! Alors, qu’allez-vous faire de ma pauvre vieille ?

Gardez-moi, ma Mère !

Je lui trouverai une place ! fit le commandant.

 Nous nous promenions dans le beau jardin.

— Venez voir mes gosses.

Depuis que sœur Florence ne reçoit plus de clientes, elle a monté un orphelinat.

Ce n’est pas un luxe en ces pays. Aux colonies, pour être orphelins, nul besoin que père et mère soient morts. Le père vient même voir quelquefois son petit orphelin, qui lui dit : « Bonjour, parrain ! »

Vous ne reconnaissez pas celui-ci ? (celui-ci était presque blanc). Allons ! dit la sœur avec un petit sourire en coin, regardez bien la ressemblance ! Voyons ! Ah ! vous avez trouvé !

Un autre loupiot passa.

— Viens ici, vilain petit fils. Ose répéter devant M. le commandant ce que tu as dit hier. Hier, il a dit : « J’attends d’être grand et fort pour tuer sœur Florence. »

Non ! je ne l’ai pas dit !

Il l’a dit ! Oh ! la mauvaise petite tête ! Allons ! va jouer.

LE PARLOIR

 Il se mit à pleuvoir. Nous nous abritâmes sous un kiosque.

La plus harpie que j’aie jamais eue ? Attendez ! J’en ai eu tant ! Je crois bien que c’est la petite qui avait tué ses deux enfants et les avait donnés aux cochons ! Elles m’en ont fait voir, monsieur ; elles étaient plus malignes que les hommes. Elles s’évadaient par les trous des serrures ! Je vous assure bien que beaucoup sont parties sans que nous ayons su comment. Et puis, où cachaient-elles tout ce qu’elles cachaient ? Et elles fumaient, monsieur ! Elles me disaient :

« — Ce n’est pas du tabac.

« — Qu’est-ce que c’est ?

« — Des faux cheveux ! »

Et pour tenir les jeunes !… Elles fuyaient comme des chattes, par moments. Elles restaient des cinq jours dehors. Quand elles rentraient :

« — D’où revenez-vous ?

« — De voir mon amoureux ! »

- Oh ! mon Dieu ! Et leurs chansons n’étaient pas des cantiques … J’en rougissais pour mes jeunes petites sœurs… Encore, moi, je ne comprenais pas bien : je suis Irlandaise !

Et ce kiosque, ma sœur. Expliquez à votre visiteur à quoi il servait.

C’était le parloir ! Quelle cérémonie !

Après six mois de bonne conduite, ces dames avaient droit de faire parloir.

- Chaque jeudi, de neuf heures à onze heures du matin, les « autorisées » venaient sous ce kiosque.

- Les libérés (c’était la loi alors) pénétraient dans le jardin. Ils venaient choisir une femme.

- Ah ! où prenaient-elles tout ce qui change la figure ? Elles se passaient des bâtons sur leurs lèvres et leurs lèvres devenaient toutes rouges ! Elles « enfarinaient » leur visage, elles ne marchaient plus de la même façon, se promenaient comme ça (sœur Florence, légèrement, caricatura ses clientes). Je ne les reconnaissais plus, moi ! C’étaient d’autres créatures. Et elles faisaient des mines !

- Le libéré passait. Oh ! c’était vite enlevé : il disait : « Celle-ci me plaît. » C’était toujours la plus mauvaise !

— Elle acceptait ?

— Immédiatement ! Trop contente ! Alors, on les mariait.

— Tout de suite ?

— Heureusement !

Et cela ne donna jamais de bons résultats, fit M. Dupé.

— Hélas ! elles épousaient celui qui les sortait d’ici, et deux jours après, le même jour parfois, allaient chez un autre qu’elles connaissaient. Ce qu’il fallait voir, sous l’œil de Notre-Seigneur !

Nous souhaitâmes bon voyage à sœur Florence.

Pensez à mes trois pauvres vieilles, monsieur le commandant. Elles étaient ici depuis vingt ans.

— Et vous, ma sœur, depuis trente.

— Mais, moi, c’était pour le Bon Dieu.

 

soeurs_clunny

Albert Londres - Au Bagne

Posté par borghesio à 15:52 - Commentaires [20] - Permalien [#]
Tags : , , ,

L'élimination sociale, nouvelle fonction du bagne.

 

Il est difficile de définir de la politique de transportation sous le Second Empire. Si on se réfère aux intentions affichées - que Sarda-Garrigua eut la naïveté de croire à la lettre -, on parlera d'utopie (permettre au condamné d'expier sa faute et de refaire sa vie, loin des lieux où il était condamné par la société du fait même de l'opprobre jeté sur lui par son acte, aide vigoureuse apportée à une colonie en mal de développement). L'analyse des résultats démontre qu'il en fut tout autrement : la colonie ne tira quasiment aucun avantage de la transportation, les transportés ne furent, dans leur immense majorité, pas en mesure de rebâtir une existence digne d'hommes libres et le taux de mortalité effrayant constituait un évident déni de justice.

250px-HugoLastDayCondemnedManEn effet, la peine de mort existait et son application fréquente ne faisait guère débat si on excepte les réclamations et plaidoyers effectués par quelques humanistes infiniment minoritaires - le plus connu étant Victor Hugo avec son récit: le dernier jour d'un condamné.

En revanche et depuis les premiers jours de la Révolution, l'idée même de torture associée au châtiment suprême dégoûtait l'immense majorité de la société et la guillotine avait été mise au point pour assurer une exécution prompte et aussi peu douloureuse que possible (tout "raté" lors d'une mise à mort qui augmentait les souffrances d'un condamné suscitait d'ailleurs l'hostilité des foules qui conspuaient alors le bourreau).

Dans ces conditions, infliger une peine de travaux forcés qui, en pratique, se résumait à une mort lente par la maladie et l'épuisement dû à des conditions de vie inadaptées était inique - surtout quand ces éliminations de forçats n'étaient d'aucun profit pour la colonie et que le système coûtait fort cher à la société (l'administration pénitentiaire fut toujours lourdement déficitaire)

19344460Il n'entre pas dans notre propos de détailler la fin piteuse du Second Empire, embarqué de façon imbécile dans une guerre avec la Prusse qui précipita sa déchéance avant que la Commune de Paris ne tentât de bouleverser l'ordre établi. Surtout du fait de ses dissensions, elle fut écrasée lors de la Semaine sanglante et les survivants du massacre ordonné par ce bon Monsieur Thiers furent massivement déportés en Nouvelle-Calédonie, sans bénéficier du statut de déportés politiques.

Il fallut ensuite quelques années pour que la IIIème République conforte un pouvoir obtenu presque par accident, par le biais d'un amendement annexe voté avec une seule voix de majorité à l'Assemblée.

790k4-Depart-des-communards-en-deportation-10-08-1873La déportation des Communards

275px-Le_Petit_Journal_-_ApacheSi au cours de ses soixante-dix ans d'existence, à la suite de multiples secousses, ce Régime initia des progrès sociaux incontestables, il fut un des plus sévères vis-à-vis des criminels, mais également des délinquants petits et moyens plus tous ceux que l'on considérait comme les déviants à la loi commune (vagabonds, mendiants, asociaux, etc.)...

Cette sévérité ne permit d'ailleurs pas obtenir des résultats probants contre l'insécurité pour une raison simple: le délinquant ou le criminel imagine rarement qu'il sera pris, lorsqu'il commet son forfait.

Les bandes d'Apaches terrorisaient les grandes villes, les campagnes étaient peuplées de voleurs de bétail, de videurs de poulailler, de pilleurs de troncs et

Les anarchistes, théoriciens de la propagande par le fait et de la récupération individuelle sévirent pendant plus de trente ans (dans bien des cas, l'anarchie ne fut qu'une justification oiseuse d'actes odieux: la bande à Bonnot, par exemple, ne fut qu'un agrégat de voleurs doublés d'assassins, qui utilisèrent sans le moindre scrupule des compagnons non violents à des fins logistiques)

dyn005_original_500_309_pjpeg_29132_e45c241c2ba121eb5fda4b1e0cadcc1eUne bande d'Apaches

hambourgallmyspace

C'est dans ce contexte qu'une vaste campagne de presse et d'opinion soutenue par certaines obédiences de la franc-maçonnerie, encouragée par des hommes politiques, développa l'idée qu'il fallait avant tout protéger la société des éléments qui la gangrenaient. On décrivit la Nouvelle-Calédonie (lieu de transportation du moment) comme une villégiature où le condamné, somme toutes, endurait infiniment moins de tourments que l'ouvrier qui gagnait son pain à la sueur de son front, sans garantie contre les accidents de la vie (maladie, accident, etc.)

Compas---equerreIl ne s'agissait plus seulement de condamner des criminels aux travaux forcés. Il fallait purger le sol français des petits délinquants multi-récidivistes, qui empoisonnaient au quotidien la vie des honnêtes citoyens. C'est dans cet état d'esprit que la loge maçonnique "Travail et persévérante amitié" de Paris lança une pétition approuvée par plus de soixante mille signataires, demandant que...

"Tout homme ou femme condamné pour la troisième fois, y compris les condamnations pour délit de vagabondage ou de vol, soit expatrié à vie dans une colonie pénitentiaire de l'outre-mer"

Dans cet esprit, "l'expatriation à vie" était une mesure "accessoire" qui n'avait qu'une fonction de protection de la société. C'est sur cette base qu'un vif débat s'engagea, et qui aboutit à formaliser la relégation.

Joseph_d'HaussonvilleEn 1873, le comte d’Haussonville présida une commission chargée de mener une enquête sur le régime pénitentiaire français. Il parvint à la même conclusion: la nécessité de transporter dans une colonie outre-mer les récidivistes dits "incorrigibles".

Situation qui semblerait inouïe à notre époque où la séparation des pouvoirs est acquise, et où ceux qui disent le droit ne doivent faire pression sur ceux qui le font, 25 des 26 cours d’appel ainsi que la cour de cassation se prononcent pour ce qui deviendra la relégation.

Le comte d'Haussonville préconise d’autre part de mettre en place des mesures d’accompagnement et de prévention du crime et du délit : il prévoit des sociétés de patronage, le secours à l’enfance et à la vieillesse abandonnées et la réforme de l’encellulement des prisons (pour éviter la promiscuité des condamnés, et la récidive née de celle-ci par la "contagion").

Cette enquête ouvre la voie à une réflexion qui va conduire les républicains à entamer une réforme de la législation pénale. A partir de 1881, les républicains  "opportunistes" et les radicaux sont majoritaires à la chambre et entendent bien affermir leur position. Ils représentent le "parti des libertés" mais la droite les accuse de ne pas être "celui de l'ordre" et de ce fait, de n'être point une force de gouvernement crédible (On constate qu'il y a une constance remarquable dans les débats politiques, d'un siècle à l'autre),

Ces républicains doivent prouver qu’ils peuvent défendre la France contre ses ennemis. Ceux qui, massés aux frontières, peuvent envahir de nouveau le territoire pour l'amputer et le rançonner comme en 1871, mais aussi ceux de l’intérieur. C’est en conséquence Léon Gambetta qui inscrit dans son programme (élections législatives de 1881) la promesse électorale de transporter les délinquants récidivistes hors du territoire de la métropole.

waldeck-rousseauAprès les élections Waldeck Rousseau revint sur la question, de façon vigoureuse.

« Oui, c’est dans les couches populaires qu’on réclame avec plus d’ardeur la transportation des récidivistes, parce que c’est là qu’on souffre le plus de cette plaie sociale.

Ce ne sont pas les fils de la bourgeoisie, [...], qui en souffrent le plus, ce sont les fils de travailleurs, ceux qui vivent dans un contact forcé avec ces parvenus de la police correctionnelle et du crime, et qui souffrent de la flétrissure que leur inflige ce contact odieux. »

(Waldeck-Rousseau P., Annales de la Chambre des députés, séance du 26 avril 1883, JO du 27 avril 1883, p. 120)

L’enjeu est de taille pour les "Républicains modérés, mais pas modérément républicains".  Ils voulaient faire voter ce texte avant les échéances électorales de 1885, pour asseoir définitivement leur légitimité face au parti de l'Ordre. Nous avons là un signal adressé à l’opinion publique : le gouvernement en place ne néglige pas la question sécuritaire et s’emploie à protéger le peuple des méfaits des repris de justice.

pj87922091907En effet, la presse s’était emparée du thème du crime et du vagabondage, en faisait ses gros titres et l’impression que donnaient les récidivistes provoqua une profonde inquiétude auprès de chacun... 

L’insécurité, source de débat permanent s’invita dans le débat parlementaire. Etaient visés les petits délinquants mais aussi les simples vagabonds dont le nombre se multipliait dans un contexte de récession économique.

Le vagabondage est considéré comme l’antichambre du crime, là où se recrutent les futurs candidats à la carrière délinquante, où l’absence de travail, l’oisiveté, conduisent inéluctablement au vol (alors même qu'une majorité de ces vagabonds ne le sont devenus qu'à leur corps défendant: le chômage n'est pas indemnisé et le non paiement de deux termes consécutifs suffisait à entraîner l'expulsion des garnis).

 

apache 5

3548-8Il fallait éradiquer les vagabonds des campagnes et des villes, d'une part en raison de leur dangerosité potentielle mais aussi (et c'est en filigrane, on n'ose l'avouer) parce que leur état était à rebours du progrès social impulsé par la République. République qui se comportea ainsi comme le feront plus tard les régimes ouvertement dictatoriaux qui écarteront leurs "asociaux" qui donnent une mauvaise image du régime.

Cette loi se veut donc républicaine. Elle vise à protéger les classes laborieuses en excluant de la société d’impossibles citoyens qui nuisent à la sécurité du corps social. L’instruction, par le biais de l'instauration de l'école publique, laïque, gratuite et obligatoire - doit éduquer les anciennes "classes laborieuses, classes dangereuses" et la relégation les protégera du contact pernicieux d’ennemis de l’ordre social. Mais cette mesure gouvernementale est d’abord et avant tout une mesure d’éclat, destinée à rassurer la population et à favoriser un parti à la veille d’échéances électorales.

D’ailleurs, une fois le principe voté, on se gardera d’indiquer le régime et les lieux où va s’appliquer la relégation, laissant l’entière responsabilité de son application à un décret d’initiative gouvernementale. En effet, à aucun moment, on ne s'est préoccupé de savoir si les citoyens des colonies (car ils étaient citoyens, ils élisaient leurs députés) ne seraient pas heurtés à l'idée de recevoir les cohortes de "parasites" dont la patrie entendait se débarrasser, se jugeant incapable de les amender et de s'en défendre.

mazas2De ce qui précède, on retiendra que les "Républicains de progrès" ont repris les idées du parti de l'Ordre défendues initialement par le comte d'Haussonville, mais en s'exonérant de ses suggestions : les sociétés de patronage destinées à soutenir les ménages en situation de grande précarité pour éviter la déchéance et qu'ils tombent justement dans cet "état de vagabondage" qui heurtait tant la société, le secours à l’enfance et à la vieillesse abandonnées (dans le même but) et la réforme de l’encellulement des prisons. Cette réforme pénitentiaire qui aurait voulu qu'en dehors des activités collectives: travail, instruction, rares moments de loisirs, le détenu serait placé en cellule individuelle pour éviter la contagion par la promiscuité, on en a toujours parlé en France, pour ne jamais la mettre en application sauf en de rares emplacements (exemple de la prison Mazas).

La loi du 27 mai 1885, dite loi sur la relégation des récidivistes, entraîne « l’internement perpétuel sur le territoire des colonies ou possessions françaises » des délinquants et criminels multirécidivistes   (Duvergier, J.-B., 1885, p. 225-252). L’enjeu de cette loi est de « débarrasser » le sol de la France métropolitaine des petits délinquants et vagabonds par une mécanique qui est unique dans l’histoire du droit pénal français. En effet, cette loi établie une « présomption irréfragable d’incorrigibilité », c’est-à-dire qu’elle fixe un nombre de peines, une quantité d’infractions au-delà de laquelle un individu est déclaré totalement inamendable par la pénalité classique. Ce seuil, appelé aussi « quantum », est variable et aménage plusieurs combinaisons qui, une fois atteintes, entraînent le prononcé obligatoire pour le juge de la peine accessoire de la relégation.

L'essentiel de la loi.

Est relégué tout individu qui aura dans un intervalle de dix ans subit les peines suivantes :

  1. Deux condamnations aux travaux forcés ou à la réclusion ;

  2. Une des condamnations énoncées ci-dessus et deux condamnations soit à l’emprisonnement pour faits qualifiés crimes, soit à plus de trois mois d’emprisonnement pour vol, escroquerie, abus de confiance, outrage public à la pudeur, excitation habituelle de mineurs à la débauche ; vagabondage ou mendicité ;

  3. Quatre condamnations, soit à l’emprisonnement pour faits qualifiés crimes ; soit à plus de trois mois d’emprisonnement pour les délits spécifiés au paragraphe 2 ;

  4. Sept condamnations dont deux au moins prévues par les deux paragraphes précédents, et les autres, soit pour vagabondage, soit pour infraction à interdiction de résidence, à la condition que deux de ces autres condamnations soient à plus de trois mois d’emprisonnement ;

Texte intégral (lien)

La mention "plus de trois mois d'emprisonnement" explique pourquoi, en punition de certains petits délits, les tribunaux correctionnels sanctionnèrent alors fréquemment le prévenu de trois mois et un jour d'emprisonnement. On a toutefois laissé aux tribunaux la possibilité de ne pas prononcer la relégation qui, de ce fait, n'eut pas un caractère strictement automatique, tout en relevant d'une sinistre loterie : certains partiront pour la Guyane avec le "minimum requis", quand d'autres qui accumulèrent des dizaines de délits y  échappèrent (il semble que la police ait eu une certaine influence, désirant dans certains cas garder ses indicateurs et agents provocateurs).

clemenceau-gIl n'y eut néanmoins pas unanimité, même chez les Républicains "amis de l'ordre" - à commencer par Clemenceau qui mérite d'être cité.

« Est-ce que vous n’apercevez pas que ces hommes, quand ils s’embarqueront, emportant avec eux les vœux de M. Waldeck-Rousseau et de M. Gerville-Réache, emporteront en même temps le problème pénitentiaire ; [...].

Vous n’aurez rien fait que d’éloigner le condamné de notre vue ; le problème sera demeuré le même, et, si vous ne tentez rien pour améliorer le condamné, pour le réformer là-bas, vous aurez dépensé des sommes énormes, vous aurez soustrait les criminels à la vue de la vieille Europe, mais vous n’aurez fait ni réforme sociale, ni réforme pénale, ni réforme criminelle ; vous aurez recouru à un misérable expédient pour masquer le crime, mais vous l’aurez maintenu, que dis-je ? vous l’aurez créé vous-mêmes plus abominable que vous ne le connaissez ici. »

(Annales de la Chambre des députés, G. Clemenceau, séance du 26 avril 1883, JO du 22 avril 1883, p. 151).

Comme incidemment, la Guyane qui était de toutes les colonies françaises celle qui avait le moins d'influence fut désignée terre de relégation en même temps qu'elle redevenait terre de transportation. La fonction d'élimination sociale prenant le pas sur toute idée de rédemption, et dans ce cas peu importait que les bagnards y mourussent en masse. Cette colonie était pauvre, la moins peuplée de toutes, mal représentée en France, et - paradoxe ! - les anciens bagnards de Nouvelle-Calédonie qui avaient refait leur vie sur place à leur libération n'entendaient pas voir leur nouvelle patrie entachée d'une mauvaise réputation, pas davantage qu'ils ne souhaitaient que leurs entreprises soient concurrencées par un établissement public dont, par la force des choses, la main d'oeuvre serait bon marché.

bagne32La période la plus noire du bagne de Guyane, celle qu'on a pu dénommer "guillotine sèche", commençait.

Les premiers adoucissements (très relatifs) n'intervinrent que vers 1925, après que les reportages d'Albert Londres eurent révèlent la vraie condition de l'application des peines de transportation et de relégation, cette dernière pouvant être individuelle (quand le condamné disposait de moyens de subsistance et était bien noté) ou collective, avec astreinte à résidence dans un camp - en général à Saint-Jean du Maroni.

 

Cette note a été rédigée en grande partie à partir des sources suivantes: criminocorpus.cnrs.fr, Michel Pierre (Terre de la grande punition)

02 avril 2013

Albert Londres - son "garçon de famille" de l'île Royale.

« MON » FORÇAT

 

Je poussai la porte de la grille. La porte grinça.

Petit, crâne énorme, un forçat, pieds nus se précipita sur moi et, avec un accent qui n’était pas de chez nous : « Bienvenue, monsieur ! fit-il, bienvenue ! »

C’était l’Espagnol Gonzalez, ex-garçon au café de Bordeaux, condamné pour intelligence avec l’ennemi.

— Vous venez, monsieur, continua Gonzalez, moitié en catalan, moitié en bordelais, comme le Jésus qui descendit sur la terre pour sauver les malheureux. Il y a des coupables, je ne parle pas pour eux, mais moi ― et il eut deux larmes dans les yeux ― je suis innocent.

Ce n’est pas la rengaine du bagne. On ne vous dit pas souvent : « Je suis innocent ! » mais plutôt : « Moi, je suis une crapule ! »

— Mais, monsieur, continua Gonzalez, sans transition, venez prendre une douche.

Il m’apporta deux citrons en précisant :

— Pour les poux d’agouti.

C’est une des plaies des îles. L’agouti est une espèce de lièvre et ses poux sont une espèce de poux. L’herbe en pullule. Ils pénètrent sous la peau, aux chevilles. C’est diabolique.

Il était minuit. On n’entendait plus dehors que le bruit d’une mangue trop mûre s’écrasant sur le sol. Silencieux sur ses pieds nus, le forçat Gonzalez entra dans ma chambre un gros bâton à la main.

Maintenant, je connaissais les forçats. Je n’ai pas eu peur. C’était pour battre la moustiquaire !…

Posté par borghesio à 19:52 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Albert Londres - La route coloniale numéro zéro

Elle s’appelle, en réalité, route coloniale Numéro Un.

Comme elle n’existe pas nous la baptisons Numéro Zéro.

C’est elle qui faisait dire, dans les vieux temps, aux apaches jouant leur va-tout : « Et si l’on est refait, on ira casser des cailloux sur la route ! »

Aujourd’hui, quand arrive à la visite un forçat bien réussi, pieds en lambeaux, la fièvre aux yeux et la mort riant entre les lèvres, le docteur lui dit :

— Tu viens de la route, toi ?

— Oui, M’sieur l’major !

En tête des lits, à l’hôpital, vous lisez comme noms de maladies : « Revient de la route. »

Quelle magnifique route ! Elle doit traverser toutes les Guyanes. On n’a pas ménagé les cadavres. On y travaille depuis plus de cinquante ans… Elle a vingt-quatre kilomètres !

Ce matin, je repris le canot automobile. Pour aller sur la route de Cayenne, il faut d’abord monter en bateau, à Cayenne. C’est comme ça ! Cayenne n’est pas la grande terre, comme le disent, gonflés d’espoir, ceux des roches du Salut. C’est une île aussi. Traversons donc la rivière, et voici la pointe Marcouria ; et, cette fois, c’est bien elle, la grande terre d’Amérique du Sud, celle où, depuis un demi-siècle, arrivèrent soixante mille Blancs aux reins solides et qui n’avaient rien à perdre, soixante mille Blancs qui feraient voir au monde comment nous savions faire les routes… Ah ! mais !

Monsieur le gouverneur Canteau n’a beau gouverner que par intérim, il eût visiblement préféré, ce matin, avoir à me montrer un merle blanc ou même un pivert à trois pattes. Il aurait toujours pu dire : « Attendez, on les cherche ! » Il vient d’arriver, ce n’est pas sa faute. Il ne dit pas non plus que ce soit la faute d’aucun : mais son embarras est malgré tout sans borne : il me mène voir une route et, d’avance, il sait qu’elle n’existe pas !

Le surveillant de la pointe — il n’y a pas de route, mais pour une pointe il y a une pointe — n’était pas là. Il avait envoyé sa femme à notre rencontre. Sa femme était bien pâle et en peignoir. Elle dit : « Mon mari regrette, mais la fièvre le mange, il est dans son lit et il agite toutes ses couvertures. » On l’assura que cela ne faisait rien. Et pour donner un conseil à cette compatriote égarée sur cette pointe, on ajouta : — Faites-lui prendre de la quinine !

Un bagnard s’était installé là, commerçant. Je crus d’abord qu’il vendait des mouches. Il n’en était rien. Soigneux, il avait simplement recouvert sa marchandise avec des mouches, pour la préserver de la poussière. De sorte que nous n’avons pu savoir ce qu’il vendait.

C’était la pointe Marcouria.

Nous prîmes un camion automobile.

La route faisait un trou dans la brousse. Elle manquait à la forêt comme une dent manque à une mâchoire. On pouvait tout de même passer, en visant bien.

— Voyez le travail ! dit le gouverneur.

En Guyane, il pleut sept mois de rang, les cinq autres mois, il convient de sortir avec son parapluie. Lorsque, quittant la route, vous tâtez l’herbe du pied, vous trouvez le marécage. Les forêts sont des pri-pri, terres noyées. Quand, de temps en temps vous apercevez une savane, n’y courez pas, c’est une savane tremblante. Au bout de cinq kilomètres, le forçat qui était au volant céda sa place à un camarade. Il en avait déjà plein les bras.

Et il s’exprima ainsi :

— C’est comme si, monsieur le gouverneur, on roulerait sur des œufs qui faudrait pas casser !

LE SURVEILLANT FOU !

Voici l’emplacement de l’ancien camp. Ce camp vient d’être transporté au kilomètre 24. Ici reste une case. Cette case est le théâtre d’un drame, un drame à un personnage.

Dans le camion, le chef des travaux en avait avisé le gouverneur. Le surveillant du kilomètre 10, qui, chaque matin, reçoit les vivres et doit les répartir aux cent hommes du camp, est fou.

— Vous allez voir.

Nous descendîmes.

Un homme jeune, maigre, brun, l’œil narquois, un long couteau rouillé à la main, une scie à viande à côté de lui, derrière son établi, tout en se dandinant, nous regardait venir.

— Monsieur le gouverneur, dit le chef des travaux, je dois vous informer que tout le monde se plaint de ce surveillant, les chefs et les transportés. Personne ne touche plus son poids de bœuf. Au camp, il n’arrive guère que des os. Cet homme désosse et racle tout. Et voyez ce qu’il fait de la viande.

Au-dessus de lui des cordes étaient tendues comme pour sécher du linge, mais c’étaient des lambeaux de viande qui pendaient, verts et noirs.

— Allons ! Qu’est-ce que c’est que ça ? répéta le gouverneur.

— C’est mes rations !

— Non ! monsieur le gouverneur, ce ne sont pas ses rations, c’est ce qui devait être autour des os, qu’il envoie au camp.

Toute cette charogne, dont les morceaux dataient de huit jours, ne puait pas. On en fit la remarque.

— Ça ne pue pas parce que je les camphre, dit l’homme.

— Il les camphre ?

— Oui, monsieur le gouverneur, il roule la viande, dans du camphre.

— Allons ! qu’est-ce que c’est que ça ? répéta le gouverneur.

— C’est mes rations !

— Qu’en faites-vous ?

— Je vais vous le dire, monsieur le gouverneur, tous les dix jours, il en fait une caisse qu’il expédie à sa maîtresse, à Cayenne.

L’homme rageusement, planta son couteau rouillé dans une cuisse de bœuf, puis il sortit son revolver. Il poussa la porte de son gourbi solitaire, décrocha un second revolver et se coucha sur les planches, une arme à sa droite, une arme à sa gauche.

Il était saoul aussi.

Les bagnards de la route connaissent bien le kilomètre 10. Quand ils arrivent à sa hauteur, ils font un crochet par la brousse. Le bruit des pas surexcite l’homme au camphre. Parfois, sans se lever, il tire sur le passant, à travers la porte.

C’est un gazé de la guerre.

LE BAGNE, LE VRAI !

La Guyane est un pays inhabité. Son territoire est grand comme le tiers de la France, mais la Guyane n’a que vingt-cinq mille habitants — quand on compte avec amitié ! Le Guyanais qui va se promener prend son fusil comme nous notre parapluie. C’est l’habitude. En dehors de ceux qui font de la politique, ce qui nourrit, les autres sont des coureurs des bois, des balatistes (hommes qui saignent le balata), des chercheurs d’or. C’est vous dire qu’il y a peu de villages.

Voici pourtant Marcouria. [Macouria]

On nous fait entrer dans une charmante cage à lapins : la mairie. En notre honneur, le curé et le maire se sont réconciliés. Le curé, qui avait une belle barbe rousse, avait subtilisé une pénitente au maire, une petite Doudou, et la bataille s’en était suivie. Nous buvons du champagne. Le secrétaire de mairie était là, aussi. Fut-ce l’émotion ? Était-ce la coutume du pays ? Sitôt qu’il eut bu, comme un bébé joufflu qui se dégonfle, il souffla tout le liquide par la figure du gouverneur. Le gouverneur dit : « Ça ne fait rien ! »

Repartons.

Toujours des pri-pri, toujours des savanes tremblantes. Nous arrivons au kilomètre 24. C’est le bout du monde.

Et pour la première fois, je vois le bagne !

Ils sont là cent hommes, tous la maladie dans le ventre. Ceux qui sont debout, ceux qui sont couchés, ceux qui gémissent de douleur.

La brousse est devant eux, semblable à un mur. Mais ce n’est pas eux qui abattront le mur, c’est le mur qui les aura.

Ce n’est pas un camp de travailleurs, c’est une cuvette bien cachée dans les forêts de Guyane, où l’on jette des hommes qui n’en remonteront plus.

Vingt-quatre kilomètres dans ces conditions-là, mais c’est magnifique en soixante ans ! Dans quatre siècles, nous aurons probablement réuni Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni, et ce sera plus magnifique encore…

Pourtant, la question serait de savoir si l’on veut faire une route ou si l’on veut faire crever des individus. Si c’est pour faire crever des individus, ne changez rien ! Tout va bien ! Si c’est pour faire une route…

D’abord, ils ne mangent pas à leur faim. Aucun forçat ne mange à sa faim ; mais les autres ne font rien. Ceux-là n’ont plus la force de lever la pioche.

Ensuite, ils sont pieds nus. La « Tentiaire » dit : « Quand ils avaient des souliers, ils les vendaient ! » Possible. On pourrait peut-être inventer des souliers faciles à reconnaître aux pieds du peuple libre qui les achète ? Ils sont pieds nus, c’est-à-dire sur le flanc, leurs pieds ne les portant plus : chiques, araignées des criques, pian-bois (plaies ulcéreuses). C’est affreux à voir…

— Et à traîner, donc ! fait une voix.

On met, pour ouvrir la route, des misérables qui ne peuvent plus marcher !

En plus de cela, un mal les mine. Ce mal s’appelle ankilostomiase. Ce sont des vers infiniment petits, qui désagrègent l’intestin. Tous les bagnards en sont atteints. Ah ! ce teint de chandelle, ce ventre concave, ces yeux agrandis !

Pour eux, la quinine étant considérée comme un bonbon on ne leur en donne que lorsqu’ils sont sages ; alors la fièvre accourt tambour battant dans ce champ de bataille. Les travaux forcés ? Oui. La maladie forcée ? Non.

J’entre dans une case. Sur cent travailleurs, quarante-huit aujourd’hui sont abattus. Sous des moustiquaires noires de crasse, mais trop petites, leurs bras dépassent, leurs pieds dépassent et la plus infernale invention de Dieu, le moustique, mène là sa danse.

Les forçats ne me voient pas passer, même ceux qui regardent. La fièvre les a emportés dans son cercle enchanté. Ils gémissent et l’on ne sait si leurs gémissements sont un chant ou une plainte. Ils tremblotent sur leur planche comme ces petits lapins mécaniques quand on presse la poire.

Ce sont les terrassiers !

Quand on veut faire une route, on s’y prend autrement.

Posté par borghesio à 19:37 - Commentaires [0] - Permalien [#]

Albert Londres - La découverte de Cayenne (1923)

C’ÉTAIT CAYENNE

Enfin, un soir, à neuf heures, vingt et un jours après avoir quitté Saint-Nazaire, on vit sur une côte de l’Amérique du Sud une douzaine de pâles lumières. Les uns disaient que c’étaient des becs de gaz, d’autres des mouches à feu et certains, des ampoules électriques. C’était Cayenne.

Le Biskra avait mouillé assez loin de terre, car, selon les années, le port s’envase. Encore ne devions-nous pas nous plaindre, paraît-il. Une année auparavant, on nous eût arrêtés à quatre milles en mer, ce qui, pour le débarquement, constituait une assez rude affaire, sur ces eaux sales et grondeuses, surtout pour les prévoyants qui ont des bagages de cale !

Le paquebot-annexe mugit comme un taureau, par trois fois. On entendit le bruit que fait l’ancre entraînant sa chaîne. Et tout parut entrer dans le repos.

Mais deux canots, encore au loin, accouraient vers nous, à force de bras. On distinguait sept taches blanches dans l’un, six dans l’autre. Et bientôt on perçut des paroles sur la mer. Les hommes causaient. Une voix plus forte que les autres dit :

Barre à droite !

Et ils atteignirent notre échelle.

Plusieurs avaient le torse nu et d’autres une camisole de grosse toile estampillée d’un long chiffre à la place du cœur. C’était les canotiers, les forçats canotiers, qui venaient chercher le courrier.

Ils firent glisser les paquets le long de la coupée et les rangèrent dans les barques.

Prenez garde ! dit le maigre qui était au sommet de l’échelle, voilà les « recommandés ».

Je cherchai le surveillant revolver au côté. Absent !

Treize hommes qui maintenant n’avaient plus, comme étiquette sociale, que celle de bandits, étaient là, dans la nuit, maîtres de deux canots et coltinaient officiellement, sous leur seule responsabilité, des centaines de millions de francs scellés d’un cachet de cire dans des sacs postaux.

Descendez avec moi, me dit Decens, le contrôleur, qui devait accompagner ses sacs jusqu’à la poste. Vous ne trouverez pas à vous loger et, à moins que vous ne couchiez place des Palmistes, vous en serez quitte pour remonter à bord.

Les forçats se mirent à leurs rames. Nous prîmes place sur les sacs.

Tassez-vous, chefs ! cria un forçat.

On se tassa.

Pousse !

La première barque partit, la seconde suivit.

Ils contournèrent le paquebot pour prendre le courant. Leurs bras de galériens étaient musclés. Sur ces mers dures, le métier de canotier, si recherché soit-il, n’est pas pour les paresseux. Ils ramaient bouche close pour ne pas perdre leur force. La faible lueur du Biskra ne nous éclaira pas longtemps. On se trouva dans une obscurité douteuse. Instinctivement, je me retournai pour m’assurer que les deux forçats assis derrière moi n’allaient pas m’enfoncer leur couteau dans le dos. J’arrivais. Je ne connaissais rien du bagne. J’étais bête !

Eh bien ! l’amiral, dit Decens à celui qui tenait la barre. Qu’as-tu fait de ton surveillant, aujourd’hui ?

— Il embrouille les manœuvres. Ce n’est pas un marin. Je lui ai dit de rester à terre, qu’on irait plus vite !

— Penchez-vous à gauche, chef, me dit l’un, entre ses dents, nous arrivons aux rouleaux.

LITTÉRATURE DE TATOUÉS

Je tirai de ma poche une lampe électrique et la fis jouer. Sur le torse de celui qui me faisait face, j’aperçus une sentence, écrite avec de l’encre bleue. J’approchai la lampe et, dans son petit halo, lus sur le sein droit du bagnard : « J’ai vu. J’ai cru. J’ai pleuré. »

L’« amiral » demanda : « Vous n’avez pas une cigarette de France, chefs ? »

On n’avait pas de cigarettes de France.

Et je vis, au hasard de ma lampe, qu’il avait ceci, tatoué au-dessous du sein gauche : « L’indomptable cœur de vache. »

Les six ramaient dur. C’était lourd et la vague était courte et hargneuse. Curieux de cette littérature sur peau humaine, je « feuilletai » les autres torses, car, pour être plus à l’aise, tous avaient quitté la souquenille. Sur le bras de celui-ci, il y avait : « J’ai (puis une pensée était dessinée) et au-dessous : à ma mère. » Ce qui signifiait : « J’ai pensé à ma mère. » Je regardai son visage, il cligna de l’œil. Il faisait partie de ces forçats qui ont une tête d’honnête homme.

Je me retournai. Les deux qui m’avaient fait passer le frisson dans le dos offraient aussi de la lecture. Sur l’un trois lignes imprimées en pleine poitrine :

Le Passé m’a trompé,
Le Présent me tourmente,
L’Avenir m’épouvante.

Il me laissa lire et relire, ramant en cadence.

Le second n’avait qu’un mot sur le cou : « Amen. »

C’est un ancien curé, dit "l’amira"l.

On arrivait. J’ai pu voir bien des ports misérables au cours d’une vie dévergondée, mais Cayenne passa du coup en tête de ma collection. Ni quai, ni rien, et si vous n’aviez les mains des forçats pour vous tirer de la barque au bon moment, vous pourriez toujours essayer de mettre pied sur la terre ferme ! Il paraît que nous n’avons pas encore eu le temps de travailler, depuis soixante ans que le bagne est en Guyane ! Et puis, il y a le climat… Et puis, la maladie, et puis, la politique… et puis, tout le monde s’en f…t…

Cinquante Guyanais et Guyanaises, en un tas noir et multicolore (noir pour peau, multicolore pour les oripeaux), au bout d’une large route en pente, première chose qu’on voit de Cayenne, étaient massés là pour contempler au loin le courrier qui, tous les trente jours, lentement, leur vient de France.

Et ce fut le surveillant. Je reconnus que c’était lui à la bande bleue de sa casquette. Ou bien il avait perdu son rasoir depuis trois semaines, ou bien il venait d’écorcher un hérisson et de s’en coller la peau sur les joues. Il n’avait rien de rassurant. On ne devrait pas confier un gros revolver à des gens de cette tenue. Mes forçats avaient meilleure mine. Mais c’était le surveillant et je lui dis : Bonsoir !

B’soir ! fit le hérisson.

Glou ! glou ! riaient les Guyanaises. Glou ! glou !

Grouillez ! Faites passer les sacs, commandait l’amiral, l’ « indomptable cœur de vache ».

Il était dix heures du soir.

À TRAVERS CAYENNE

 

Par le grand chemin à pente douce, je partis dans Cayenne. Ceux qui, du bateau, disaient que les scintillements n’étaient que des ampoules électriques avaient raison. Mais l’électricité doit être de la marchandise précieuse dans ce pays ; il n’y avait guère, à l’horizon, que cinq ou six de ces petites gouttes de lumière pendues à un fil.

Ce que je rencontrai d’abord trônait sur un socle. C’étaient deux grands diables d’hommes, l’un en redingote, l’autre tout nu et qui se tenaient par la main. Je dois dire qu’ils ne bougeaient pas, étant en bronze. C’était Schœlcher, qui fit abolir l’esclavage. Une belle phrase sur la République et l’Humanité éclatait dans la pierre. Peut-être dans cinq cents ans, verra-t-on une deuxième statue à Cayenne, celle de l’homme qui aura construit un port !

Puis, j’aperçus quelques honorables baraques, celle de la Banque de Guyane, celle de la Compagnie Transatlantique. Il y avait une ampoule électrique devant la « Transat », ce qui faisait tout de suite plus gai. Je vis un grand couvent qui avait tout du dix-huitième siècle. Le lendemain, on m’apprit que ce n’était pas un couvent, mais le gouvernement. C’est un couvent tout de même qui nous vient des Jésuites, du temps de leur proconsulat prospère.

Je ne marchais pas depuis cinq minutes, mais j’avais vu le bout de la belle route. J’étais dans l’herbe jusqu’au menton, mettons jusqu’aux genoux, pour garder la mesure. C’était la savane. On m’avait dit que les forçats occupaient leur temps à arracher les herbes. Il est vrai qu’à deux ou trois brins par jour dans ce pays de brousse…

Généralement, à défaut de contemporains, on croise un chat, un chien dans une ville. À Cayenne, ces animaux familiers passent sans doute la nuit aux fers, tout comme les hommes. Il n’y a que des crapauds-buffles dans les rues. On les appelle crapauds-buffles parce qu’ils meuglent comme des vaches. Ils doivent être de bien honnêtes bêtes puisqu’on les laisse en liberté !

Cela est la place des Palmistes. Ce n’est pas écrit sur une plaque, mais c’est une place et il y a des palmiers. C’est certainement ce qu’on trouve de mieux en Guyane, on l’a reproduite sur les timbres, et sur les timbres de un, de deux et de cinq francs seulement !

Marchons toujours. Ce n’est pas que j’espère découvrir un hôtel. Je suis revenu de mes illusions, et je crois tout ce que l’on m’a affirmé, c’est-à-dire qu’en Guyane il n’y a rien, ni hôtel, ni restaurant, ni chemin de fer, ni route. Depuis un demi-siècle, on dit aux enfants terribles : « Si tu continues, tu iras casser des cailloux sur les routes de Guyane », et il n’y a pas de route ; c’est comme ça ! Peut-être fait-on la soupe avec tous ces cailloux qu’on casse ?

Voici le comptoir Galmot. Et ce magasin, un peu plus loin a pour enseigne : l’Espérance. L’intention est bonne et doit toucher le cœur de ces malheureux. Et ce bazar, où les vitres laissent voir que l’on vend des parapluies, des savates et autres objets de luxe, n’est ni plus ni moins que l’œil de Caïn, il s’appelle : La Conscience !

Il y a des hommes en liberté ! J’entends que l’on parle. C’est un monologue, mais un monologue dans un village mort semble une grande conversation. Je me hâte vers la voix et tombe sur le marché couvert. Un seul homme parle, mais une douzaine sont étendus et dorment. Ils doivent avoir perdu le sens de l’odorat, sinon ils coucheraient ailleurs. Pour mon compte, je préférerais passer la nuit à cheval sur le coq de l’église qu’au milieu de poissons crevés. Ces misérables dorment littéralement dans un tonneau d’huile de foie de morue !

L’homme parleur dit et redit :

Voilà la justice de la République !

Ils sont pieds nus, sans chemise. Ce sont des blancs comme moi, et, sur leur peau, on voit des plaies.

Comme je continue ma route, l’homme crie plus fort :

Et voilà la justice de la République !

Ce sont des forçats qui ont fini leur peine.

J’ai enfin trouvé une baraque ouverte. Il y a là-dedans un blanc, deux noirs et l’une de ces négresses pour qui l’on sent de suite que l’on ne fera pas de folie. La pièce suinte le tafia. Je demande :

Où couche-t-on dans ce pays ?

Le Blanc me montre le trottoir et dit :

Voilà !

Retournons au port.

Ah ! mon bonhomme, m’avait dit le commandant du Biskra, qui est Breton, vous insultez mon bateau, vous serez heureux d’y revenir, à l’occasion.

J’y revenais pour la nuit.

— Pouvez-vous me faire conduire à bord, monsieur le surveillant ?

Une voix qui monta de l’eau répondit :

Je vais vous conduire, chef !

C’était « l’indomptable cœur de vache ».

Pendant qu’il armait le canot, je regardais un feu rouge sur un rocher à cinq milles en mer. Ce rocher s’appelle l’« Enfant Perdu ». Il y a neuf mille six cents enfants perdus sur cette côte-là !

Posté par borghesio à 19:22 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

Création et développement de Saint-Laurent du Maroni.

DSCN2618Saint-Laurent fut bâtie sur un site occupé quelques Amérindiens "Galibis" (de nos jours, on les nomme Kaliñas). Le lieu dit se nommait  "Pointe Bonaparte" et son Degrad (embarcadère) était utilisé par les orpailleurs et ceux qui les ravitaillaient dans les Grands Bois (c'étaient les Noirs Bonis et Boshs, les Bushinengués, qui assuraient l'essentiel du canotage sur le Maroni)

En 1852, aidé d'une quarantaine d'anciens esclaves de la région de Mana, le commandant Mélinon commença à défricher la forêt autour du Degrad. Une présence militaire très symbolique assure la présence française, en face de la Guyane hollandaise infiniment plus prospère. Un peu plus tard, quelques dizaines de transportés se joignirent à ces ouvriers.

L'Amiral Laurent Baudin, en tournée d'inspection dans l'ouest guyanais, décida que la future ville prendrait le nom de son patron, Saint-Laurent, auquel viendrait s'ajouter le nom du fleuve. Saint-Laurent du maroni était baptisée. L'inauguration du centre pénitentiaire eut lieu quelques années plus tard, le 21 février 1858, un an après son ouverture.

 

DSCN2622Le pénitencier, avant les "grands travaux"

En 1858, furent installés tous les services centraux de l'administration pénitentiaire. Camp de  la transportation, bureaux, les hôtels pour le personnel supérieur, les maisons des employés et des gardiens, un magnifique hôpital hôpital de douze bâtiments (mais qui fut toujoours tragiquement dépourvu de moyens de fonctionnement). Ce fut une ville magnifique qui fut édifiée sur les bords du Maroni la main d'oeuvre ne manquant pas pour contribuer à son embellissement (au détriment d'activités productives). St-Laurent acquit, dans toute l'Amérique latine, le surnom de "Petit Paris", et la vieille ville de Cayenne faisait triste figure en comparaison. Le 16 mars 1880, un décret faisait de Saint-Laurent la commune pénitentiaire du Maroni, délivrant ainsi à l'administration du bagne, la "tentiaire", des pouvoirs autonomes par rapport à Cayenne qui demeurait chef-lieu de colonie. Le Conseil des habitants libres (très minoritaires) n'avait que voie consultative. Bien évidemment, transportés et relégués n'avaient aucun droit, pas même les libérés à l'expiration de leur peine, car ils avaient été déchus à vie de tout droit civique.

Donnons la parole à Mélinon, commandant supérieur de la colonie agricole pénitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni, aui écrit au directeur de l’administration pénitentiaire en 1860

DSCN2623 (Copier)« Je fus appelé en 1857 par M. l’amiral Baudin, alors Gouverneur de la Guyane française, à fonder sur le bord du Maroni une colonie agricole pénitentiaire dans le but d’ouvrir aux transportés repentants, par la propriété et la famille, acquises par le travail, un lieu de repos et de réhabilitation…

« Le 23 août 1857, il y a trois ans, douze transportés européens et douze Noirs engagés débarquèrent sur la pointe Bonaparte, du nom d’un Indien qui, autrefois, y avait établi son village, situé sur la rive droite du Maroni, à 28 kilomètres de l’embouchure de ce fleuve et devant lequel il forme un vaste bassin qui, dans sa plus grande largeur, n’a pas moins de six kilomètres.

« Ces 24 hommes employés immédiatement à nettoyer l’espace déboisé abandonné par l’Indien y firent plusieurs carbets pour s’abriter et serrer les vivres et le matériel qui leur étaient nécessaires. Puis ils attaquèrent la forêt, multiplièrent les abris pour loger les renforts qui leur furent successivement adjoints et qui élevèrent à 800 le personnel de cet établissement au commencement de 1859…

« Peu à peu, remplaçant les carbets par des maisons, nous formions des logements pour le commandant, les officiers, les employés, la gendarmerie, le détachement d’infanterie de marine, les hôpitaux, des logements pour les sœurs, des magasins d’approvisionnement et de matériel pour 800 hommes, une boulangerie, une chapelle, un débarcadère et, dans ces derniers temps, un pénitencier pour loger 40 femmes et 4 sœurs chargées de les surveiller. Pendant que cette transformation d’une forêt en lieu d’habitation se produisait, commençait la véritable colonisation, le 22 février 1858, par 24 concessionnaires choisis parmi les plus dignes d’entre les transportés et associés ensemble pour l’exécution des gros travaux de colonisation comprenant la construction en charpente d’une case de 10 mètres pour chacun d’eux, le nivellement des chemins et la mise en  culture de deux hectares de terre par homme.

« La culture de ces terres devait être ainsi entendue : un tiers en canne à sucre, un tiers en caféiers, un tiers en plantes alimentaires (…) Des moyens mécaniques leur furent promis pour les aider à préparer leurs produits : un moteur de la force de 25 chevaux faisant marcher une scierie, un moulin à sucre, une raboterie et autres petits moyens de préparer des denrées différentes devant être demandées et installées à Saint-Laurent.

« Des femmes leur furent également promises pour consacrer par le mariage et la famille cette colonisation. Ces 24 concessionnaires commencèrent avec ardeur. Ils construisirent sur la concession urbaine 4 cases après avoir abattu la forêt, puis ils attaquèrent celle qui recouvrait le terrain de la concession rurale dont ils recouvrirent 8 hectares en canne à sucre, riz et café.

« D’autres groupes furent formés et suivirent la trace des premiers. L’émulation les animait tous, les cases se montaient, la canne à sucre, le riz, le maïs, les patates couvraient les champs tandis qu’au logis, des volailles et des porcs commençaient à prospérer. Tous ces produits réunis et vendus assuraient aux concessionnaires les plus anciens un revenu commun et mensuel de 100F. Ils attendaient du produit de leur canne un secours important, qui devait leur faciliter les moyens de se mettre en ménage. Malheureusement, la construction de l’usine promise éprouva un ajournement. On fut obligé de chercher un biais en achetant un moulin abandonné depuis longtemps qu’on devait réparer et monter provisoirement. La personne chargée de ce travail le fut également de chercher un emplacement pour la création d’un autre pénitencier. Le travail d’usine fut délaissé et le personnel qui devait y être employé fut détourné pour effectuer les premiers travaux de Saint-Louis.

« Le délaissement de l’usine dont les concessionnaires attendaient le plus grand secours, l’état sanitaire jusque là très bon qui, sous l’influence des grands défrichements opérés autour de l’établissement était tout à coup transformé en une contagion paludique qui frappait tout le monde et en emportait beaucoup, la perte de leurs récoltes de cannes et les obstacles qui retardèrent pendant une année les unions entre condamnés des deux sexes produisirent un découragement profond et bien des chutes dans la résolution des concessionnaires (…)

« Malgré toutes ces causes de retard et de découragement, Saint-Laurent grandira avec un peu de bonne volonté. Les mariages ramèneront l’espérance, une usine, la production, et celle-ci, l’aisance. Le travail détruira par la culture et le défrichement l’insalubrité résultant de ces premiers travaux ; cela n’est pas exagéré, il faut, pour l’obtenir, le vouloir sérieusement.

Cité par Michel Pierre (la Terre de la Grande Punition)

 

DSCN2624 (Copier)

Le commandant Mélinon, quasiment le fondateur de Saint-Laurent, ne fut pas – et de loin ! – le pire des administrateurs coloniaux ou pénitentiaires. Il n’empêche : tout est dit dans ce rapport, des multiples aberrations  qui, dès le début, ont empêché l’institution de fonctionner.

On donna la priorité à la construction du bagne en lui-même – ce qui n’était en rien urgent, la plupart des transportés improductifs stationnant aux îles -, au détriment de la production. On incita les concessionnaires à défricher massivement pour planter, outre les cultures vivrières, de la canne à sucre qui devait leur assurer un revenu correct. Mais le retard  - faute d’avoir été commandée à temps - dans  la livraison de l’usine fit perdre toute la récolte – d’où un dégât considérable.

Le retour en forêt, en pleine saison des pluies, dans le but de développer cultures vivrières sur abattis et  production de charbon de bois afin de pallier cette essai calamiteux de grande culture, entraîna une recrudescence du paludisme, alors même que Saint-Laurent était une des zones de Guyane les moins touchées par ce fléau. Sans atteindre les taux calamiteux de la Montagne d’Argent ou de Saint-Georges, la situation sanitaire ne fut guère brillante.

Mélinon termine sur une note relativement optimiste. L'évolution de la transportation qui devait une guillotine sèche, quelques années plus tard, allait changer la donne. Saint-Laurent et sa dépendance, Saint-Jean (réservée aux relégués), ne deviendront que de vastes pourrissoirs improductifs alors que leur position et leurs atouts auraient pu, rigoureusement exploités, donner naissance à une grande cité prospère dont toute la colonie aurait profité. Cette colonie pénitentiaire ne vécut que pour elle, en coûtant une fortune à la puissance publique et en maintenant détenus et libérés dans un état misérable. 

Le blason de la commune.

Blason_Saint-Laurent-du-MaroniOn passera sur le métalangage habituel de l'héraldique, réservé aux initiés, pour remarquer l'omniprésence de l'histoire du bagne dans les symboles. A une croix d'or fuselée, chargée d'une salamandre animale contournée de sinople posée sur un brasier de gueules. Au premier canton d'argent à une épée haute portant sur sa pointe une balance de deux plateaux, le tout du même; au second d'argent à une grille de prison composée de 4 barreaux et 4 traverses, sommée de deux clefs posées en sautoir, accompagnée de 7 tourteaux, 3 à senestre, 3 à dextre et 1 en pointe, le tout de sable; au troisième d'azur à une ancre de sable accompagnée de 2 marsouins affrontés de gueules; au quatrième de sinople à une souche d'arbre d'or au duramen de gueules. A une couronne d'or brochante en chef.
Présence de clés, synonymes d'enfermement. De la balance de la justice. D'encientes fortifiées. De marsouins, qui rappellent l'Infanterie de marine dont dépendit longtemps le bagne de Guyane, avant qu'il ne soit rétrocédé au ministère des colonies.

Posté par borghesio à 18:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

En 1867, la transportation vers la Guyane est temporairement abandonnée au profit de la Nouvelle-Calédonie.

Pourquoi cette décision, treize ans après son organisation?

 

populationIl fallait composer avec l’hostilité presque unanime des autorités et des populations guyanaises (demeurée constante pendant toute l’existence du bagne). Ces dernières voyaient la métropole dépenser des sommes considérables pour expédier ses voleurs, criminels et asociaux vers la colonie transformée de facto en dépotoir : le budget de la Tentiaire était supérieur à celui de la colonie, son directeur était un personnage tout puissant quand le Gouverneur demeurait parfois moins d’un an sur place. En outre, le territoire de Saint-Laurent-du-Maroni avait un statut spécial, dépendait le la Tentiaire et ni le Conseil colonial, ni le Gouverneur n’y exerçaient leur pouvoir. Que les transportés se chargeassent de toutes sortes de corvées qui rebutaient les Guyanais - citons entre autres la vidange quotidienne des tinettes des maisons de Cayenne - ne suffisait pas à se prémunir de cette détestation.

Ensuite, la mortalité effrayante des transportés qui touchait aussi (quoique dans des proportions légèrement moindres) le personnel pénitentiaire faisait réagir des autorités pourtant endurcies: après tout, la condamnation au bagne ne valait pas peine capitale... En 1866, selon Michel Pierre, 7.035 condamnés étaient morts pour 18.027 arrivés en Guyane. D’autres statistiques parlent de 9.000 morts.

Cette mortalité était essentiellement provoquées par les épidémies successives. Le mode de transmission de la fièvre jaune ou du paludisme par les moustiques n’avait encore pas été découvert : quand un lieu se révélait particulièrement malsain, on l’abandonnait au profit d’un autre jusqu’à ce que le phénomène se reproduise, puisqu'on ne se prémunissait pas contre les insectes (par des moustiquaires, la fumée ou des répulsifs naturels fournis par la nature). La nourriture insuffisante et inadaptée jouait aussi un rôle (salaisons américaines de qualité déplorable, ration théorique de viande suffisante, mais celle-ci était le plus souvent avariée et une grande partie du stock était détourné). Le manque d’hygiène, l’utilisation d’eau non potable étaient à l'origine de nombreux cas de dysenterie et même de deux grandes épidémies de choléra qui se propagèrent dans la population. Enfin,  l’absence de soins adaptés par ignorance et manque de moyens parachevaient le tableau.

Ile royale hopitalCPDe cette hécatombe naquit une théorie raciale selon laquelle le climat guyanais était impropre à la survie des hommes blancs qui y souffriraient plus que d’autres des "dysenteries, hépatites, fièvres paludéennes, fièvres bilieuses, coliques sèches, sans compter les épidémies qui, lorsqu’elles sévissent, éliminent quasiment tous les Blancs" (rapport rédigé en 1865)

(Ci-contre : l'hôpital de l'île Royale)

Est aussi évoquée dans ce rapport "l’action débilitante du climat qui est la cause d’anémie, consécutive à une transpiration surabondante et une alimentation insuffisante provoquée par le dégoût qui provient lui-même à la longue de l’action débilitante du climat sur les organes digestifs"

L’auteur du rapport avait remarqué judicieusement que "les Blancs qui résistent le mieux, et ils sont rares, sont ceux qui sont alliés à des négresses ou des mulâtresses et qui prennent complètement les habitudes du pays".

bagnards et gardiensMais il ne s’est pas interrogé sur l’opportunité, pour diminuer cette mortalité, de se rapprocher de ces coutumes locales qui incluaient déjà de façon empirique la lutte contre les moustiques, l’emploi des racines amères contre le paludisme, l’alimentation abondante et épicée (pour stimuler le goût), les hydratations fréquentes (bains dans les fleuves ou douches fréquentes), bref, des éléments du mode de vie connu des "négresses et mulâtresses !" (On encourageait les gardiens à porter sous leur uniforme une ceinture de flanelle pour éviter les refroidissements, et à éviter les douches ou bains trop fréquents, susceptibles de provoquer des chauds et froids redoutables…)

(ci-dessus: on peut constater la tenue adaptée des gardiens... Paradoxalement et si on excepte les sabots, les forçats sont mieux lotis)

En 1867, le gouvernement impérial décida donc de suspendre l’envoi des déportés politiques vers la Guyane et de restreindre au maximum l’envoi des transportés blancs. Ceux-ci prendront alors le chemin de la Nouvelle-Calédonie jusqu’en 1887, mais aucune évacuation des forçats présents en Guyane ne fut organisée. C'est ce qui explique que les milliers de déportés victimes de la répression qui suivit la Commune de 1871 - dont Louise Michel qui s'y conduira admirablement - partirent vers le Pacifique.

BAGNE ile des PinsBagne de l'île des Pins, Nouvelle-Calédonie

En revanche, on continua la transportation en Guyane des condamnés originaires des colonies africaines et de Madagascar, supposés mieux résister du fait de leurs origines.

Posté par borghesio à 16:26 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Les femmes au bagne.

Leur présence avait été prévue dès la loi de 1854, organisant la transportation, un des buts de cette dernière était le repeuplement de la colonie.

 

soeurs_clunnyDès 1859, le Gouverneur de la Guyane se préoccupait des obstacles administratifs, et adressait un courrier au Ministre des Colonies.

Extraits.

« Monsieur le Ministre,

« La présence à Saint-Laurent-du-Maroni de trente-six femmes arrivées au mois de janvier par le transport le Loire doit entraîner comme conséquence prochaine leur union avec une partie des concessionnaires internés sur l’établissement.

« Son Altesse Impériale en m’annonçant par dépêche du 19 novembre 1858 l’embarquement des condamnées, m’informait en même temps qu’elles étaient pourvues des papiers nécessaires à la célébration de leur mariage.

 « Dans le but de réaliser les intentions du département j’écrivis à Monsieur le commandant de Saint-Laurent et l’invitai à s’enquérir auprès des concessionnaires célibataires et veufs s’ils désiraient contracter mariage, se fixer à la Guyane à l’expiration de leur peine et dans le cas d’une réponse affirmative de la part de ces derniers, à les interroger sur leurs prénoms, lieu et date de naissance, filiation, etc.

On notera qu'à une époque ou rompre l'union maritale était quasiment impossible, autant l'administration que l'Eglise se montraient compréhensives. La condamnation au bagne entraînait sur simple demande du conjoint "demeurant en France" la prononciation à son profit du divorce civil et l'annulation du mariage religieux et le condamné était en général déchu de ses droits paternels. Dans ces conditions, des deux côtés de l'Atlantique, on pouvait refaire sa vie.

Les vieux briscards, au bagne, affirmaient que les compagnes tenaient deux mois, les soeurs deux ans, et les mères toute leur vie.

femmes au bagneLe premier convoi de femmes transportées

Bagnards 61Régulièrement, les forçats en instance de libération, faisaient parloir. On leur présentait des transportées qui, pour échapper à la condition carcérale et au travail forcé, se praient de tous leurs plus beaux atours afin de séduire un prétendant.

"Quand un concessionnaire, las de vivre seul, songe à se donner une compagne, il adresse une demande à ses chefs. S'il est bien noté et que l'administration ait des femmes disponibles on l'autorise à "faire parloir". Muni de sa permission, il se rend, accompagné d'un surveillant, au couvent où on le met en présence du gracieux essaim, plus ou moins nombreux suivant les circonstances. Il regarde, compare, réfléchit et lorsqu'il a fait son choix, désigne à la soeur gardienne l'objet de ses préférences.

- Revenez tel jour, à telle heure, lui dit-on.

La seconde entrevue, qui sera décisive, a lieu dans le kiosque. Le kiosque a deux issues, l'une sur la place qui précède le couvent, la seconde en face de la porte de la prison.

Le prétendu entre par l'une, tandis que la rougissante promise est introduite par l'autre: du côté "cour" un surveillant militaire se promène de long en large; du côté "jardin" une religieuse observe en égrenant son chapelet. Il importe que le dialogue ne prenne pas tout de suite un tour trop vif et que les interlocuteurs gardent, pour le jour de leurs noces, quelque chose à se dire.

La Soeur tousse quand le diapason s'élève, et le surveillant se tient prêt à faire irruption si besoin est au nom de la morale."

Paul Mimande, "au bagne"

DSCN2625 (Copier)

La plupart de ces couples furent un échec. Entre les anciens souteneurs qui espéraient retrouver une fille soumise, entre les femmes n'ayant aucun attrait pour la forme de liberté qui leur était proposée: l'exploitation pénible d'une concession rurale et qui s'échappaient vers d'autres activités plus lucratives, les concessions étant par elles mêmes souvent des échecs faute de compétence et de capital de départ suffisant, c'est un euphémisme, d'affirmer que ces unions ne profitèrent aucunement à la Guyane.

penitencier_femmesPlus tard, quand des centaines de reléguées (voleuses multi-récidivistes, prostituées ayant violé à de nombreuses reprises les lois règlementant la vie des filles en carte, etc.) rejoindront les condamnées par des Cours d'Assises, ce fut pire. Ces deux catégories de femmes étaient placées sous l'autorité de religieuses de l'ordre de Cluny déjà très impliquées dans l'encadrement des prisons de femmes, sous la direction de Soeur Florence, irlandaise d'origine, qui passa trente ans sur les rives du Maroni: l'administration pénitentiaire n'intervenait que pour des tâches de police générale (récupérer les fuyardes, faire exécuter les sanctions prononcées par les prétoires et les tribunaux)

Nous reviendrons sur le sujet quand nous évoquerons les belles pages qu'Albert Londres y consacra.

Bagnards 67Une des dernières femmes transportées, Marie Bartête

Posté par borghesio à 15:31 - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , , ,