01 avril 2013

Les Déportés du Second Empire, sur l'île du Diable.

En 1854, Monsieur Van Schmidt, Gouverneur de la Guyane hollandaise, visite les déportés politiques de l’le du Diable

« Dans l’île du Diable, la troisième et la moins importante des îles du Salut, on a réuni les déportés politiques français. Ces malheureux, égarés par de dangereux sophismes, méditent, à plus de 1.200 lieues de la France, au moyen de créer des gouvernements républicains parfaits. On leur laisse le libre exercice de cette jouissance et on dit qu’ils se sont choisi successivement depuis quelques mois six présidents nouveaux. Des myriades de requins errant autour de l’île les empêchent de fuir et le gouvernement leur laisse cette République en miniature tout à leur aise et songe même, dit-on, à leur faire présent d’une imprimerie »

Cité par Michel Pierre (la Terre de la Grande Punition)

CASES DEPORTESLes premières cases de déportés (ancienne léproserie)

safe_imageFaut-il souligner que cette imprimerie n'exista que dans l'imagination de Van Schmidt? Cela dit, les déportés du Second Empire bénéficiaient de conditions de détention particulières qui les distinguaient des forçats.

Droit de porter des vêtements civils - à condition de les recevoir de leurs familles ou d'avoir les moyens financiers suffisants pour s'en procurer, venant de Cayenne ; dispense de travail ; droit de porter la barbe (signe de républicanisme, et qui les distinguait des forçats imberbes et tondus), accès à de nombreux livres envoyés par leur entourage, etc.

La première cohorte de ces déportés comptait Charles Delescluze (ci-contre: il mourra pendant la Commune), et regroupait un grand nombre de proscrits après le coup d'état du 2 décembre 1851.

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Les déportés vivaient dans des cases individuelles, faisaient leur cuisine et entretenaient leur linge. L'accès à l'île du Diable était (et est toujours) excessivement difficile du fait des courants, du ressac qui empêchent parfois l'accostage des jours durant (plus tard, on bâtit un transbordeur, avec un câble qui joignait l'île Royale). On a exagéré la dureté du climat de l'île du Diable: il y fait au grand maximum 32° et les nuits y sont suffisamment fraîches pour ne pas être pénibles (les conditions très particulières de la détention de Dreyfus, que nous évoquerons plus tard, expliquent pourquoi il les supporta si mal).

P1170547-ile-du-diableCela dit, elle n'avait pas ce côté "atoll enchanteur" qu'on lui connaît de nos jours puisque aucun arbre n'y poussait (il ne fallait pas que les déportés puissent faire des radeaux), quand maintenant, elle est couverte de cocotiers. En revanche, il est difficile d'imaginer la souffrance que représentait la promiscuité - l'île est minuscule, et partout, les vagues provoquent un vacarme incessant (pour y avoir séjourné deux jours, parti pour une heure, bloqué par la houle survenue sans préavis et en être revenu la tête fracassée, l'auteur de ce blog peut en témoigner).

Aucune source non plus, donc il fallait tant bien que mal récupérer l'eau de pluie qui croupissait rapidement: en saison sèche, c'était un réel problème. Enfin le courrier - évidemment contrôlé - mettait des mois à parvenir au gré de livraisons aléatoires. Le taux de mortalité considérable pour une majorité d'hommes en pleine force de l'âge, alors que l'île était exempte d'épidémies, suffit à montrer la dureté des conditions de vie: les déportés mouraient à peu près autant que les transportés, astreints au travail forcé. Il se suicidaient également dans de fortes proportions.

Outre Charles Delescluze, futur dirigeant de la Commune de Paris condamné dès 1849 pour "complot", l'île se peupla et se dépeupla au gré des arrivées, des décès, des amnisties. Contrairement à une légende bien établie, aucun déporté ne s'évada jamais de l'île du Diable. Ceux qui parvinrent à s'affranchir de la Guyane avaient été transférés auparavant sur le continent. Sur les 329 condamnés qui séjournent dans l'île depuis 1852, 76 sont morts, 177 sont revenus légalement en France métropolitaine, 58 se sont évadés de Guyane et 17 s'y sont installés après leur libération.

En 1866, il ne restait plus qu'un seul condamné, Tibaldi, envoyé en déportation en 1857 pour complot contre l'empereur. L'île retrouva alors sa vocation de léproserie pour les forçats, afin d'éviter les risques de propagation de l'épidémie. Rapidement, on transféra ces lépreux sur un îlot du Maroni et l'île du Diable retrouva sa fonction première d'accueil des déportés, après les affaires Dreyfus et Ullmo, puis des traitres réels ou supposés condamnés pendant la Première Guerre Mondiale.

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Le phare de l'Enfant Perdu.

Une autre réalisation du bagne, sous le Gouvernement de Tardy de Montravel

Il est très malaisé d'accéder à la rade de Cayenne, du fait des "battures" (lignes de brisants), des innombrables bancs de vase dans lesquels les bateaux de toute taille s'échouent sans recours et des divers îlets. La construction d'un phare était donc indispensable,et une corvée de forçats s'y attela dans des conditions terrifiantes : la mer est presque toujours démontée, et l'accostage sur ce récif des plus aléatoires. Il fallut deux années pour venir à bout de ce chantier.

enfant perdu

phare_enfantperduLe phare fut ensuite tenu par des équipes composées de deux ou trois transportés, souvent des condamnés à mort grâciés. En effet, cette tâche était une des pires que l'on infligea à des forçats du fait de l'isolement terrifiant (parfois, le canot ravitailleur ou qui amenait la relève ne pouvait accoster des semaines durant), à cause du vacarme incessant de la houle, de l'espace excessivement réduit, de la présence omniprésente des requins, etc. Il y eut de nombreux suicides, bien que la durée théorique d'une garde était limitée à trois mois, séjour souvent doublé voire triplé du fait de l'impossibilité d'accoster. En outre, si les quantités de vivres étaient suffisantes pour tenir aussi longtemps,  il était impossible dans ces conditions d'assurer une alimentation équilibrée - d'où des carences alimentaires entraînant béri-béri, scorbut et autres pathologies.

Un séjour à l'Enfant Perdu "réussi" amenait souvent une réduction ou un aménagement significatif de la peine.

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Une des rares réussites du bagne : l'adduction d'eau de Cayenne.

Cela peut sembler paradoxal mais bien que Cayenne soit dans le monde entier une des villes parmi les plus humides, on y manquait d'eau potable - avec toutes les conséquences qu'on imagine pour la santé publique. 

 

tardy_montravelC'est le Gouverneur Louis Tardy de Montravel assisté de l'ingénieur Lalouette (directeur des ponts et Chaussées) qui initia ce travail indispensable. En effet, faute de sources proches de la ville (dont 90% de la surface est quasiment au niveau de la mer: en conséquence les puits ne donnent qu'une très mauvaise eau saumâtre), les habitants utilisaient les eaux de gouttières en saison des pluies (chaque habitation ou peu s'en faut était dotée d'une citerne, mais l'eau y croupissait et de ce fait les moustiques étaient légion - d'où le paludisme endémique et des épidémies cycliques de fièvre jaune en plus de poussées de dysenterie et même de choléra. Le prestige de Montravel lui permit d'obtenir le consentement de l'administration pénitentiaire, qui fut stimulée par l'énergie de son successeur, le Gouverneur Loubère. Ce dernier ordonna au directeur de la "Tentiaire", Godebert, d'envoyer une corvée de cent condamnés dès le lendemain.

- Je serai là à sept heures du matin, et s'il manque un condamné, vous ferez le centième...

aurait-il affirmé à Godebert si on en croit le docteur Arthur Henry, auteur d'une histoire de la Guyane.

Les travaux furent menés rondement pour l'époque et en quelques années, les bassins naturels des Monts du Rorota (à Rémire, ville située à 12 km de Cayenne) furent excavés, rendus étanches et depuis la prise d'eau, une canalisation amena l'eau jusqu'à quatre fontaines publiques réparties dans la ville - la plus importante étant implantée en face de l'hôtel du gouvernement. On notera toutefois que les travaux furent considérablement retardés, faute de pénitencier faisant fonction de dortoir à Cayenne: chaque jour, les forçats remontaient sur les pontons encalaminés dans la rade... il faudra attendre encore longtemps pour qu'un bâtiment relativement fonctionnel soit édifié en ville pour y héberger les forçats chargés des corvées locales.

 

rorota riou (494x800)La prise d'eau (en aval des trois bassins)

 

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A flanc des Monts du Rorota. Vue sur l'îlet la Mère

 

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081121 IMG_1453Débris de la canalisation de l'époque

 

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081121 IMG_1471Les bassins (en fin de saison sèche, donc presque vides)

fontaine devant gvtLa fontaine principale (devant l'hôtel du Gouvernement)

fontaine pl armesFontaine de la Place d'Armes

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IMG_0154Deux des quatre fontaines (celle du boulevard Jubelin est hors service)

Il y aurait à dire sur cette manière de procéder : l'emploi d'une telle main d'oeuvre rendait la création d'entreprises de travaux publics impossible, mais d'une part la main d'oeuvre aurait fait défaut (déficit en population, et fièvre de l'or qui attirait les hommes vaides dans la jungle), d'autre part, les bagnards ont, pour une fois, réalisé quelque chose de tangible. De Montravel et Loubère furent des parenthèses vite refermées et on s'abstint, par la suite, de réaliser dans la foulée le réseau d'égouts qui faisait tant défaut à Cayenne, ville d'une saleté repoussante: chaque matin, une corvée de bagnards passait en carriole dans les rues de la ville et on y vidait le contenu des tinettes et pots de chambre, le tout étant déversé dans un marécage proche. A la fermeture du bagne, quand plus personne ne fut disponible pour accomplir cette tâche immonde, les Cayennais vécurent un véritable cauchemar, des mois durant...

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La Guyane, le bagne, vus par le capitaine Bouyer (2)

Frédéric Bouyer donne quelques informations complémentaires, et raconte quelques anecdotes et récits dont la véracité st peut être sujette à caution

(EN  COURS DE REDACTION)

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