25 mai 2013

Une réflexion sur l'évolution des mentalités, concernant l'isolement en milieu carcéral.

 

La condition habituelle du Transporté qui ne subissait pas de punition laisse songeur, selon nos critères actuels de "lecture" d'une politique pénale où on est habitué à considérer l'encellulement individuel comme un progrès majeur, un objectif à atteindre le plus rapidement possible.

Il y a un siècle, le transporté en "pension" à Saint-Laurent du Maroni, à Royale, aux Roches de Kourou ou à Cayenne rentrait de sa journée de 11 heures de travail pour intégrer une "case" commune, laquelle contenait de 30 à 40 condamnés à Cayenne ou à Saint-Laurent, de 80 à 100 à Royale.

 

IMG_0154Cases collectives (sur deux niveaux qui ne communiquaient pas, à Saint-Laurent. Elles accueillaient les détenus de seconde et première classe (les primo-arrivants, en  troisième classe, étaient censés n'être promus qu'après trois ans de "bonne conduite". Ils étaient logés dans des cases à un seul niveau. Les fenêtres dont les barreaux étaient régulièrement contrôlés étaient obscurcis par des volets à charnière basse et horizontale, qui empêchaient de voir à l'extérieur.

IMG_0109La barre horizontale, jamais démontée, servait à placer les manilles sous le second Empire et au tout début de la reprise de la Transportation. Plus tard, on couvrit la chape d'une planches de bois pour améliorer le confort. Enfin, la barre permit de fixer les "hamacs" octroyés à la fin des années vingt.

Bagnards 152 001Une des deux rangées de bats-flancs. Les manilles encore visibles sont
tombées en désuétude depuis longtemps. Le couchage sur des planches
semble rude à notre époque; il était monnaie courante dans bien des
ménages modestes et dans toutes les collectivités
(quand on ne lui préférait pas le lit de paille; hautement inflammable)

IMG_0153Les portes étaient fermées pour une durée de 12 à 14 heures, davantage le dimanche quand on ne sortait pas en corvée.

Le transporté passait donc plus de la moitié de son temps dans un local collectif bruyant, humide (du fait de la condensation énorme sous les tropiques), où la chaleur était constante sans toutefois être insupportable (on avait intelligemment, prévu des plafonds hauts – ce qui suffit à diminuer les températures intérieures, élément que les architectes contemporains ont presque tous oublié en Guyane au XXIe siècle) mais où la vermine (moustiques, blattes, fourmis, etc.) pullulait.

Le bagnard souffrant ou tout simplement fatigué parvenait à dormir… lorsque tous ou peu s'en faut décidaient de faire de même (il suffit de deux ou trois trublions pour perturber le sommeil d'une collectivité: des chahuteurs, voire des ronfleurs). Or si les parties collectives de marseillaise ou de dés n'étaient pas si fréquentes qu'on l'affirmait, elles n'étaient pas spécialement rares…

 

IMG_0150(ci contre à gauche: les tinettes de "première génération" sans siphon et bien sûr, sans évacuation par chasse d'eau)

 

IMG_0111Autre particularité liée à la construction des cases collectives: les WC (car il n'y avait pas de douches) se situaient à une extrémité de celles-ci et se présentaient sous la forme de cuvettes "à la turque" sans siphon et sans chasse d'eau, faute d'eau courante: surélevées, on glissait de grands baquets sous elles, vidés chaque matin depuis l'extérieur de la case.

(à droite: les secondes générations dites "à la turque", toujours sans chasse d'eau avec les remontées d'odeur inévitables)

Il y avait donc un appel d'air permanent entre ces WC baptisés "chambres d'amour" pour des raisons évidentes et les fenêtres de la case elle-même, plus hautes et à l'opposé et bien sûr, non vitrées. Le groupe de détenus vivait donc en permanence dans des miasmes fétides quand l'odeur des matières fécales ne le disputait qu'à l'ammoniac des urines vite décomposées par la chaleur.

Le hamac individuel ne fut octroyé progressivement qu'à la fin des années vingt: auparavant, chaque bagnard avait droit à 40 ou 50 cm de largeur, sur un support dur et se retrouvait ainsi encerclé par deux camarades dont les corps mal lavés et transpirants devaient constituer une gêne permanente (il est bien connu qu'on sent infiniment davantage la crasse des autres que la sienne propre). On conclura en signalant les inconvénients olfactifs d'une alimentation à base de haricots cuits sans raffinement aucun.

BAGNE CAYENNEUn simili hamac fut accordé aux détenus, dans le cadre des mesures visant à
humaniser le bagne, après les reportages d'Albert Londres. Plus de confort,
plus hygiène et la morale y trouve son compte, chaque détenu ayant son "espace vital"

 

IMG_0102(Ci-contre: les quartiers disciplinaires réservés aux relégués et libérés sanctionnés pour fautes vénielles) Et pourtant… la sanction sinon redoutée, du moins guère appréciée des bagnards était l'emprisonnement en cellule individuelle, qui pourtant éliminait tous ces inconvénients.

Nous évacuerons bien évidemment la très dure réclusion où l'isolement était complet, la loi du silence implacable, assortie du sentiment d'être comme un fauve en cage, surveillé par des gardiens circulant sur des passerelles en hauteur.

Les peines de prison infligées par la commission de discipline sanctionnaient des fautes mineures : ne pas se découvrir devant un gardien avant de lui adresser la parole… si ce gardien était particulièrement tatillon car dans la plupart des cas il signalait l'oubli avant de coller un rapport, manger une mangue, même tombée à terre (là encore, l'avertissement préalable était fréquent, et parfois le gardien fermait délibérément les yeux), rentrer au camp en état d'ébriété après les corvées – alors même que le transporté était supposé ne disposer d'aucune somme d'argent – donc ne pouvait en principe pas acheter à boire,  se présenter abusivement à la visite médicale, etc. et

071011IMG_0714(ci-contre: cellules de l'île Royale)

Ces santions pour fautes mineures se résumaient à l'isolement en cellule individuelle après la journée de travail normal, pour une durée qui n'excédait pas trois mois et qui, la plupart du temps s'échelonnait entre quinze et trente jours. Une hiérarchie supplémentaire consistait soit en dispense de corvée (isolement total) soit à l'affectation, pendant le jour, aux tâches les plus pénibles. Le cachot, progressivement supprimé dès le début du XXe siècle impliquait en outre l'obscurité à des degrés variables (avec des périodes où le déten revoyait le jour), le pain sec un jour sur deux et la mise aux fers, la nuit (fin avec le procureur Liontel, en 1908)

071011IMG_0716L'auteur a visité ces cellules de prison, que ce soit à l'île Royale ou à Saint-Laurent. Rien à voir avec la très pénible réclusion! Tout d'abord, la superficie est de 8 à 9 m2 (en 2012, on entasse jusqu'à trois détenus dans de tels locaux, en France), et si la lumière fait relativement défaut pour lire, sauf aux plus belles heures de la journée, il est peu probable que la majorité des forçats souhaitaient se cultiver en retour de corvées.

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A Saint-laurent fonctionna même un blockhaus disciplinaire qui maintenait la collectivité: seul le coucher, sur une chape de ciment et pas deux planches de bois, faisait le distinguo à une époque où bien des hommes libres se passaient de matelas.

071011IMG_0715Les plafonds étaient suffisamment hauts pour que la température soit relativement clémente (d'autant plus que l'ouverture supérieure permet le "tirage" de l'air chaud) et s'il n'y a pas davantage d'eau courante que dans les cases, le baquet de déjections, réservé à une seule personne, pouvait être placé hors des courants d'air et ne pas empuantir l'atmosphère. En outre, étant seul, on pouvait se reposer quand on choisissait de la faire… et la journée de travail (rarement épuisante quand on était à Saint-Laurent ou à Royale) passée avec les camarades permettait de maintenir au quotidien ce lien social qui faisait si cruellement défaut lors de la réclusion.

On rapellera que les fers (effectivement pénibles sur les plans tant physique que psychologique) furent supprimés tôt – sauf pour les forcenés. Même dans les cachots de Saint-Joseph, la manille simple ou double n'était plus employée depuis belle lurette et quand cela fut imposé de façon gratuite et inutile au déporté Dreyfus, sous le prétexte d'empêcher une hypothétique évasion avec des complicités venues de l'extérieur, des autorités peu suspectes de sympathie envers un "traitre" considérèrent cela comme une torture, une aggravation de peine inacceptable et arbitraire.

En clair, le régime disciplinaire au début du XXe siècle correspondait peu ou prou à un objectif considéré comme inatteignable cent ans plus tard pour un régime ordinaire. Quand la plupart des détenus, de nos jours, signalent la promiscuité comme le plus difficilement supportable en détention, la réaction était antagoniste en Guyane: punir, c'était isoler et la plupart du temps, un avertissement suffisait à calmer un forçat en passe de se rebeller.

Cela montre incontestablement une évolution des mentalités. Peut-on en déduire que l'homme était davantage que de nos jours une espèce sociale?

Nous conclurons en signalant que quelques très jeunes détenus demandaient, dans les années trente, comme une faveur, de dormir en cellule. (ils pouvaient avoir 19 ou 20 ans à une époque où la puberté étant en général moins précoce, ils devaient être d'un aspect particulièrement juvénile) Les esprits avaient évolué et quand ces cellules étaient en nombre suffisant, on leur accordait cette "faveur" si on n'avait rien à leur reprocher. Cela en faisait quelques-uns qui, non seulement ne recherchaient pas la condition de mômes, mais faisaient tout pour l'éviter… (Source: témoignages de Mr Martinet, de F.T, 1983-1984, recueillis par l'auteur) et cela bat en brèche l'idée d'une homosexualité de circonstance quasiment universelle: des primo arrivants, du moins, voulaient rester "chastes".

IMG_0121Cellule avec une manille simple, qui permettait de bloquer une cheville (procédé abandonné au début du XXe siècle). Le condamné pouvait encore se mouvoir et la pénibilité réelle n'était pas extrême contrairement à la double manille qui imposait de demeurer à plat sur le dos et, raffinement de cruaté que quelques rares gardiens ou porte-clés sadiques imposaient: la manille haute et basse, un pied étant sur la tige, l'autre au dessous...

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La "justice des forçats" - Tordre le cou à un serpent de mer

 

Rares sont les ouvrages écrits par des témoins du bagne, qui ne font pas état d'une supposée "justice des forçats" qui aurait fonctionné en marge du TMS et de la cour disciplinaire selon un code et des règles rigoureux.

La_guillotine_secheJean Claude Michelot in "la Guillotine sèche" donne à cet égard des détails significatifs qui laissèrent sceptiques les témoins du bagne que l'auteur put interroger entre 1983 et 1986 (dont Messieurs Badin, Martinet, F.T,  MB, JB S: deux employés de la tentiaire, deux transportés et un relégué). Tous m'ont dit que le discours sur ce sujet, bien rodé, était propre à impressionner l'auditeur avide de sensationnalisme, mais sinon dénué de fondement, du moins très exagéré. La sardine qui bouche le port de Cayenne, me déclara F.T en riant de bon coeur.

Citons Michelot:

Parallèlement à la justice de la société libre, existait la justice secrète des forçats qui ne jugeait pas, évidemment, sur les mêmes critères.
La tradition d'un pouvoir occulte au-dessus des organisations légales s'est conservée à travers les âges, parmi les forçats, jusqu'au dernier jour de la transportation. Une véritable cour martiale était constituée parmi les détenus et jugeait sans appel les fautes prévues par leur code spécial, une sorte de code d'honneur, transmis de génération en génération. Cette juridiction officieuse condamnait à mort tout forçat coupable de délation ayant entraîné l'échec d'une évasion ou une aggravation de peine pour un forçat dénoncé.
Le président et les membres de ce tribunal secret étaient parfaitement connus des autorités, mais exerçaient cependant leurs fonctions sans être inquiétés.
La sentence prononcée était appliquée dans les plus brefs délais possibles, et l'homme chargé d'exécuter la sentence était désigné par le même tribunal. Il n'avait d'ailleurs pas le droit de refuser ce sinistre honneur, faute de quoi il subissait la même peine que le condamné.
Le condamné avait d'ailleurs le choix du genre de sa mort. Il préférait, en général, le poison plutôt que le couteau, car on considérait que la souffrance était moins grande avec ce moyen. Ce poison devait être administré en présence de l'un des juges. Les potions mortelles étaient préparées, grâce à des formules tradition­nelles, avec des herbes, des racines et des noyaux vénéneux, de préférence aux poisons chimiques, qui étaient pourtant faciles à obtenir avec la complicité des forçats infirmiers, mais qui pou­vaient être décelés à l'autopsie, alors que certains poisons végétaux ne laissent aucune trace.
La justice des forçats, impitoyable, intervenait pour tout manquement constaté à la solidarité contre les autorités du bagne et pour toute faute contre l'esprit de corps.
<< Il convient d'ajouter que le tribunal dont il s'agit ne statue pas sur tous les actes indifféremment, notent Darquitain et Leboucher. Il appartient à chaque intéressé de vider ses querelles lui-même ou " en famille " de régler à sa guise les questions particulières, telles que : coup de poignard motivé pour tricherie au jeu, vengeance d'un " mari " trompé, jalousie d'un séducteur convoitant " la femme " de son camarade. Ces querelles de tripot ou d'alcôve se vident en général " à l'amiable ". >>

Si une multitudes d'exemples ne suffisent pas à justifier un théorème, souvent un seul contre exemple permet de le réfuter.

85326630_oOn citera le cas de ce rejeton de la petite noblesse antillaise ("béké"), Bixier des Ages (lien), qui promettait de faire évader les forçats vers le Brésil contre espèces sonnantes et trébuchantes. Comme ses clients ne revenaient jamais, il se forgea vite une réputation d'habileté qui lui assurait une bonne clientèle. Or, pendant les belles, Bixier, une fois arrivé dans un endroit désert, invitait ses passagers à descendre pour renouveler la provision d'eau douce ; une fois que ces derniers étaient encalminés dans la vase jusqu'au bassin, il les abattait froidement à la carabine.

6154-3Il ne lui restait plus, après avoir récolté le prix de l'évasion qu'il ne conduisait jamais à son terme, qu'à parachever son crime en les éventrant pour voler leur "plan". C'est par miracle qu'une de ses victimes, sérieusement blessée et laissée pour morte, se traîna jusqu'à la Crique fouillée, fut recueillie, soignée et put donner l'alerte. Bixier fut arrêté et un sinistre vol d'urubus signala le charnier consécutif à sa dernière série d'assassinats. On estime à une soixantaine le nombre minimum de ses victimes (ce qu'il avoua), mais il faut sans doute doubler ce nombre déjà impressionnant.

Bagnards 158Condamné aux travaux forcés à perpétuité par la Cour d'Assises de Cayenne (qui, curieusement, ne prononça pas la peine de mort malgré la barbarie des assassinats: les jurés pensèrent sans doute que les bagnards feraient eux même justice), Bixier des Ages intégra le bagne où, des années après, il était toujours vivant alors même qu'un de ses codétenus, frère d'une de ses victimes vivait dans la même case collective à l'île Royale! Dans ces conditions, il est difficile de parler de "justice implacable des forçats"...

Il y avait évidemment un code d'honneur à respecter. Ne jamais laisser l'AP interférer dans un différend entre détenus (chaque baraquement ou presque comptait quelques anciens qui rendaient des arbitrages). En cas de rixe entre forçats ayant entraîné la mort d'un d'entre eux, invariablement, personne n'avait rien vu, rien entendu ou, si le coupable était connu, les témoins faisaient porter la faute au défunt: le meurtrier n'avait rien pu faire d'autre que se défendre.... Séduire ou tenter de séduire le "môme" d'un autre exposait évidemment à des représailles.

Il m'a par ailleurs été confirmé qu'un code d'honneur tacite était respecté chez les transportés, bien davantage que chez les pieds de biche (relégués): on se volait rarement entre soi à Saint-Laurent, c'était chose courante à Saint-Jean, chez les relégués.

soleillandAu bagne comme dans tous les lieux privatifs de liberté, les assassins d'enfants étaient détestés. Celui qui laissa le pire souvenir, Soleilland, fut haï dès le début, ce qui ne l'empêcha pas de survivre plus de dix ans).

De ce fait à peine arrivée en Guyane, il faut interné aux îles où le séjour était infiniment moins pénible, mais où on pouvait lui confier une tâche qui l'isolait des autres: il fut gardien du minuscule cimetière... des enfants!

6394895757_9a5cda0463_mIdem, si les bourreaux du bagne étaient haïs (ils étaient recrutés parmi des transportés volontaires: à chaque vacance de peine, le directeur de l'AP recevait des dizaines de candidatures spontanées, demandant toutes une discrétion absolue), les agressions commises contre eux furent étonnament peu nombreuse: la maison très isolée, barricadée dès le soleil couchant et gardée par de gros chiens féroces, c'est une légende. Ladurel élevait tranquillement des poules qu'il revendait aux gardiens, et cultivait son potager. Ayant bénéficié d'une autorisation exceptionnelle de rentrer en France en 1937, c'est là qu'il fut assassiné sans que l'on ait pu retrouver l'auteur du crime.

Quant aux empoisonnements qui ne laissent aucune trace... Cela fait partie du folklore guyanais. On parle beaucoup de poison en Guyane, à défaut de passer à l'acte. La datura est même abondamment citée, alors même que cette plante est totalement absente sous ces latitudes ; et les Amérindiens du plateau des Guyanes n'utilisent pas ce curare régulièrement évoqué...

La délation était très mal vue, comme dans toutes les collectivités, et l'AP sut jouer habilement des préjugés raciaux courants à l'époque: les porte-clés, ces auxiliaires qui assistaient les gardiens étaient presque tous des Arabes qui se soutenaient mutuellement. Plus "visibles", il leur était à peu près impossible de s'évader - aussi recherchaient-ils les avantages liés à ces fonctions "d'assistants". Outre leur fonction première (veiller à la bonne fermeture des cases, cellules et cachots), ils étaient souvent employés comme chasseurs de têtes, chargés de rattraper les évadés partis par voie terrestre. Mais s'en prendre à l'un d'eux, c'était la certitude de subir des représailles de la part des autres Maghrébins.

A contrario, ils oubliaient rarement les services rendus: Dieudonné qui, des années avant, sauva la vie de l'un d'eux qui se noyait à l'île Royale, ne put s'évader que parce que les Arabes de Cayenne avaient décidé de le prévenir discrètement et de regarder ailleurs quand on les chargea de le pister, une fois qu'il fut trahi par un libéré

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24 mai 2013

S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. La réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! (seconde partie)

(voir messages précédents, ici et )

 

EN PAYS PERDU


3009008143_1_3_lKRjNWsW—  Le Brésil, oui, Mais, avant tout, l'endroit où nous sommes s'appelle pour nous : l'Inconnu !    

/...

—  Ah ! ce n'est pas fini ! dit-il.

Nous ne savions qu'une chose, le nom du lieu où nous étions ; cela oui ! Pas un bagnard qui ne 1'épèle : Demonty. Pour mon compte, je rêvais à Demonty depuis quinze années.
Nous y sommes. Onze heures du soir. Nuit d'encre, vingt maisons de bois dans la forêt. Silence tragique.
Tout à coup, nous nous serrons les mains, les cinq ! Jean-Marie, joignant les siennes, prononce : Demonty! Nous répétons: Demonty! La joie tourne en nous comme la tornade sur mer. Jusqu'ici, nous devions nous cacher de tout : des chiens de chasseurs d'hommes, des gens. Là, nous n'avons plus rien à craindre. Vingt maisons ! Mais, pour sept mille hommes, c'est la ville la plus grande du monde, c'est la liberté !
Nous restons bien trois heures là, sur place, sans bouger, parlant bas, morts de froid, mais si heureux :

— Il ne faut pas croire, ajoute-t-il, que le bonheur ne soit fait que pour les heureux !

Enfin, nous nous mettons en marche. Il est deux heures du matin, exactement ; la pendule de l'église vient de sonner. Si par hasard l'église était ouverte, on irait y dormir. Nous avançons sur le village. L'église est fermée. A côté, un hangar délabré avec une lanterne au fond. Entrons.

C'est une étable. Des vaches couchées lèvent la tête. Quel œil accueillant, elles ont ! Un gros chien nous regarde, vient nous flairer et se frotte à nous. Il n'aboie pas ! Il remue même sa queue ! Depuis que nous avons quitté la vie pour le bagne, nous n'avons jamais eu réception pareille ! Chacun s'étend contre une vache pour avoir chaud. La mienne était rousse et bien bonne !...

A l'aube, un bruit. On se réveille. Un homme fort, gros, nous regarde. Il a deviné qui nous étions. Il hoche la tête et s'en va.
Nous, nous ne bougeons pas.
L'homme revient, portant une énorme marmite de riz et de giraumons. Cela fume.
Nous croyons que c'est saint Vincent de Paul.

Nous sortons sur la petite place. Les femmes, les jeunes filles, les hommes, les enfants nous entourent. Nos ruinés, nos loques ne leur font pas peur. Les femmes nous montrent du doigt la direction de la Guyane. Nous faisons "oui" de la tête. Alors, elles se signent en levant les yeux au ciel.

/...

 

quinine—   Savez-vous, me dit-il, sans s'être aperçu du hiatus, que toutes les femmes là-bas, sont magni­fiquement blondes ? Et  coquettes ! coiffées à la garçonne, rouge aux lèvres et fumant la cigarette !
On grelottait de fièvre, hein ! Elles nous apportè­rent de la quinine. Elles nous tâtèrent le pouls, le front, tout naturellement. Et nous étions sales ! Elles nous  donnèrent  des  bols  de lait  chaud !
C'était le paradis ! Alors les douaniers...

—   Ah ! ceux-là !

—   Comment,   ceux-là ?  Les   braves   gens !   Ils connaissent   d'avance   notre  histoire.  Ils   savent bien que nous n'avons rien à déclarer. Ils nous disent que les mines d'or de Carcoenne ont repris l'exploitation et que l'on peut aller là.

On remercie tout le monde. Jean-Marie entre dans l'église faire une prière, Louis Nice et le Calabrais disent qu'ils vont partir de leur côté. Adieu ! Nous restons, Jean-Marie, moi et l'Autre.

—   Pourquoi l'appelez-vous l'Autre ?

—   On n'a jamais bien su son nom, c'était un pauvre petit, bête  et malheureux. On  l'appelait l'Autre parce  qu'il disait toujours à  propos  de tout : "C'est la faute de l'Autre."  L'Autre, c'était celui qu'il avait tué, après une orgie de cidre dans une ferme du côté de Lisieux, je crois.

On compta notre argent. Moi, trois cent soixante-cinq francs guyanais et vingt grammes d'or. Jean-Marie : cent cinq francs et quinze grammes d'or. L'Autre : sept francs dix.

—   On t'emmène jusqu'aux mines.

—   Merci, Jean-Marie ; merci, Dieudonné,  fait-il en s'inclinant devant nous comme si nous étions des évêques.

DSCF0032Les douaniers nous trouvent un canoé pour Car­coenne [Calçoene]. Coût : cent francs et vingt grammes de poudre d'or.

On embarque. Je vais vous défiler rapidement la suite de cet épisode, fait Dieudonné, le malheur étant toujours le malheur.

Alors, on est sur le canoé avec les six marins et le patron. Nous tournons le cap Orange. Là, on s'arrête pour acheter du poisson salé aux In­diens à cheveux plats. On repart. On longe la côte. Palétuviers ! Ah ! ceux-là ! Si j'en revoyais, à pré­sent, je crois que je me mettrais en colère et que je cracherais dessus. On rencontre des petits points habités qui s'appellent : Cossuine, Cassiporé. Le surlendemain du départ, nous voyons quelques maisons. On demande ce que c'est ; le patron dit : Carcoenne. [Calçoene, siège à l'époque d'une fantastique ruée vers l'or]

—   C'est là où nous allons, piquez dessus !

—   Non ! fait le patron, qui continue sa route. On se fâche. Le patron déclare que lui se rend à Amapa, qu'il nous a pris pour gagner de l'ar­gent, et qu'il ne s'arrêtera pas à Carcoenne.

Où allions-nous trouver du travail maintenant ?

vasiere_mangrove_port_cayenne558_dsc8562Le matin, le canoé entre dans une crique va­seuse. Au fond, un hangar et six nègres nus qui scient des planches. Le patron parle à l'un des hommes, longuement, et nous fait signe de des­cendre. Je parie mes grammes d'or que nous au­rions été tués comme des lapins par les scieurs de long si nous étions descendus. C'étaient des Indiens à l'œil d'oiseau, les plus mauvais ! Nous refusons. Tout le monde crie. Nous crions plus fort. " On n'est pas des Arabes, dis-je. Cette fois vous avez affaire à des Français" . Et nous nous mettons en position de défense.

Le patron nous déposera à Amapa.

La confiance est partie. La nuit, nous veillons à tour de rôle. Au matin, c'est une nouvelle crique vaseuse, noire, un vrai paysage de crime : Amapa. Que faire là ?

— Patron, dis-je au Brésilien du canoé, deux cents francs pour nous descendre plus bas.

Il veut aussi quinze grammes d'or. Tout ce qu'on a, quoi ! Mais, il ne va qu'à Vigia, sur l'Ama­zone. De là, nous pourrons gagner Belem. Belem ! Deux cent cinquante mille habitants, le grand phare de tous les bagnards !

C'ETAIENT TROIS CHEMINEAUX DE BAGNE

Les trois cherninaux du bagne commencent une nouvelle "station". Ils reprennent la mer pour descendre jusqu'à l'Amazone. C'est là, sur ces rives de légende, que Belem est construit. Il leur reste en tout, le canoé payé, quatorze grammes d'or et un billet de dix milreis (trente-trois francs).
Pas de travail ; partant, pas de pain. Comme ils jeûnent, ils sont malades. Ils embarquent à Monténégro d'Amapa, où les mouches à dague, sans doute pour les guérir, leur font des pointes de feu. Celui qu'ils appellent l'Autre est à bout et geint dans le fond du canoé, entre deux ballots de poissons secs !
— Il délire tout le temps, reprend Dieudonné. "Non ! Non ! dit-il, vous ne ferez pas ça monsieur le directeur !"
- Il est loin, le directeur, lui renvoie-t-on. Il est à Saint-Laurent-du-Maroni ! On va vers l'Amazone, tu entends, réveille-toi ! Il sort de son cauchemar pour y retomber.

Il nous faudra six jours de ce canot pour atteindre l'Amazone. Je les passe. Ce n'est que de la faim, — les durs matelots ne sont pas compatissants et mangent devant nous sans rien nous donner, — de la maladie, du chagrin, le chagrin de ceux qui n'ont pas la chance avec eux. Mais, dans l'histoire, cela n'est rien ; ce n'est pas plus que l'accompagnement monotone d'une guitare pour une chanson !

L'AMAZONE

 

NO RIO DAS AMAZONAS

Amazonie aux alentours de Belém

Je passe donc, hein ? Et voici l'Amazone. Alors, là, je dois vous dire mon opinion. C'est tout de même rudement beau à voir ! Ni l'Autre, ni Jean-Marie ni moi, pauvres bougres, n'avions jamais pensé voyager un jour, tout comme des explorateurs, sur le fleuve le plus mystérieux du monde. C'est ce que le sort nous réservait, pourtant !

— C'est trop joli, cela ne doit pas être pour nous, disait Jean-Marie.

DSC02659On longe une rive. Nous ne voyons pas l'autre, il s'en faut. C'est le matin. L'eau est vert tendre. Des feuilles, des branches, des arbres entiers accompagnent le courant. Voici déjà des maisons. Plus loin, une scierie mécanique. Puis un phare. Deux phares. Nous arrivons chez les hommes.
Il y avait soixante-huit jours que nous nous étions évadés. Alors, voir des fumées sortir des toits, voir un tramway ! Le tramway surtout nous bouleversa. On riait. Et il marchait, vous savez, le tramway ! Il marchait vite ; c'était épatant !

—    Eh ! l'Autre, lève-toi, regarde !
—    C'est  Paris ? demande-t-il.
—    Des toits, des hommes, un tramway, des bicyclettes !
Il fait "Ah !" et repose sa tête sur son sac puant le poisson séché.
—    Courage ! il va falloir te tenir sur tes pieds. Essaye !
Nous préparons nos besaces et la sienne. Un havre aux rives boisées. Le canoé l'aborde. Un appontement de bois. Nous sommes à Vigia ! Un vieux douanier nous crie :

- Hep ! Hep !

Il parle français et nous demande de le suivre. Est-ce que nous avons l'air de posséder des biens ? On se regarde. Les habitants s'arrêtent et nous contemplent avec beaucoup de curiosité.

Nous entrons à la douane. Il sait qui nous sommes, pardi !

— Vous allez à Belem ? demande-t-il.
— Oui, et c'est tout ce que nous avons à déclarer.
—  Eh bien ! allez-y ! fait le vieux bonhomme.

Papel-moeda_-_mil_réis_(República)Il nous reste quatre milreis et cinq grammes d'or en tout, pour tout et pour trois. La première station de chemin de fer est à Santa-Izabel, à soixante kilomètres. Une fois par semaine seulement une auto relie les deux villes. Coût : dix milreis chaque place. Nous courons tout Vigia à la recherche d'un emploi. Nous entrons dans une scierie. On ne veut pas de nous. C'est l'Autre qui doit nous faire du tort, tellement il a l'air de vouloir mourir. Nous le couchons dans une impasse. Nous repartons. Pas de travail au port ; ce n'est d'ailleurs qu'un appontement. Un tailleur chinois ne veut pas de nous ; pourtant, nous savons coudre. On s'informe s'il y a des meules pour le manioc ; nous pourrions nous embaucher comme mulets. Pas de meules !

Le soir tombe. Rien à espérer ici. Nous avons encore trop l'air bagnard. Une seule solution : abattre les soixante kilomètres à pied. On retrouve l'Autre dans le fond de son impasse. Il nous suit. Nous prenons la route de l'autocar. Neuf heures du soir. La route coupe la forêt ; nous trébuchons dans les ornières. Il pleut. Aucun abri. Marchons.

—   Peux-tu suivre, toi, l'Autre ?

Il marche un peu en arrière, mais il marche. La nuit est sans lune. J'entends les dents de Jean-Marie qui claquent : un accès de fièvre. Depuis longtemps, on n'avait plus de quoi acheter un pain ; on se passait aussi de quinine ! Nos pieds sont déchirés par les cailloux. Le sable, la terre, l'eau, nos chaussures, tout cela ne fait qu'un seul poids à traîner. De plus, Jean-Marie a sa malaria ; l'Autre, sa crève, et moi, ma jambe gauche... Nous buvons l'eau qui coule le long des arbres. Jean-Marie ne peut pas. Il tremble tellement qu'il casserait ses dents contre l'écorce.

On marche en suivant le fil télégraphique, en le devinant, plutôt. Ce sont trois forçats en promenade. Au matin, nous avons fait vingt kilomètres. Nous tombons où nous sommes et dormons. Une heure après, nous reprenons la route. C'est dur de repartir! Nous marchons tout le jour, nous arrêtant souvent. Il y a des bananes ; nous en pre­nons : la nature nous les donne.

Les maisons des villages que nous traversons sont en vase compressée. Qu'il ferait bon, là de­dans, une heure ! une nuit ! Les habitants ferment leurs portes. Les chiens aboient, les enfants nous montrent de loin. La nuit revient.

amazonia_pousadaL'Autre suit comme un automate. Il n'a pas dit un mot depuis vingt-quatre heures. Mais il n'est pas mort, puisqu'il marche. Il pleut. Nous marchons toute la nuit. Longtemps après notre passage, les chiens hurlent encore. L'eau tombe, par trombes. Nous avisons une masure. L'Autre s'écroule contre le mur et ne bouge plus. On s'é­croule comme lui. Je me retiens pour ne pas tous­ser. La toux l'emporte. Deux chiens aboient, nous trouvent et n'en finissent plus. On remue dans la masure. Nous reprenons la route inondée.

Mais, cinq cents mètres plus loin, nous nous dirigeons tous les trois vers un poteau télégra­phique : on s'assoit autour. Il doit être trois heures du matin. On repart.

L'Autre suit en parlant tout seul maintenant. Il délire debout. Enfin, pour l'instant, il ne nous retarde pas.

Les coqs chantent au matin !

Au loin, des lumières électriques, pâles dans le jour qui vient.

Attiré par elles, l'Autre semble remonté ; il marche comme un pantin à manivelle, si vite qu'on ne peut le suivre. Il ne parle plus, mais il comprend encore. Il a compris que c'était la gare de Santa-Izabel. Il a fait soixante kilomètres à pied, en pleine agonie ! Il arrive. Il s'effondre.

060802 002Le train s'en va à quatre heures du soir, pour Belem. Les jours ordinaires, cela coûte un milreis deux cents. Aujourd'hui, dimanche de carna­val, paraît-il, le prix est de deux milreis neuf cents. On en pleurerait. On n'a pas de quoi prendre le train ! Des gens s'approchent. On leur vend notre plan*. On trouve toujours à vendre cet instrument, c'est si peu ordinaire ! Une femme nous achète des bananes. Maintenant nous avons l'argent.

* Tube cylindrique étanche qui servait de portefeuille intime aux bagnards, qui les dissimulaient dans leur rectum.

Quatre heures arrivent. Nous montons dans un wagon. Des banquettes ! On s'assoit, un peu hallu­cinés par la souffrance et la faim. Des marchands de gâteaux font circuler leurs paniers. Tout le monde mange. Nous nous tenons raides et dignes et regardons par la portière pour ne pas voir les pâtisseries. Douze petites stations dans la forêt amazo­nienne. Puis Belem ! L'Autre vit encore.

SOUS LES CONFETTI

Belem ! Il est 8 h. 12 du soir. Santa Maria do Belem do Para !

Nous descendons du wagon, traînant l'Autre. Nous sommes arrivés ! Passerons-nous inaperçus ? Nous mettons pour la première fois le pied dans une ville organisée. Il va falloir compter avec la police. Jusqu'ici nous n'avions abordé qu'à des "degrad" perdus. Nous  sortons  de  la gare ; ses lumières nous aveuglent, nous grisent.

060802 013J'ai l'adresse d'un camarade évadé depuis six mois. Où est-ce ? Dans quelle direction ? Aucun de  nous ne parle encore portugais. Je décide d'aller  seul  du   côté   du  public  et  de montrer l'adresse écrite sur un papier. Je  pars. J'hésite avant d'aborder un passant. Je choisis une dame. Elle est un peu étonnée ; je suis tellement sale ; une barbe repoussante, et mes souliers surtout ! Mais j'ai ma casquette à la main, et mon regard ne doit pas être celui  d'un homme  dangereux. Elle me montre un tramway et m'indique que c'est tout au bout. Je reviens trouver les deux loques. On voudrait prendre le tram, mais on ne sait combien cela coûte. On ira à pied.

L'Autre, qui est à sa toute dernière extrémité, part le premier, mécaniquement.

Nous suivons les rails ; nous sommes malades, en guenilles, affamés. La ville est tout illuminée. Une musique joue, la population est en fête. C'est le dimanche du carnaval. De fenêtre à fenêtre, à travers la rue, les gens se lancent des serpen­tins. Les autos passent, remplies de fêtards qui s'envoient des confetti ; les jeunes hommes asper­gent les femmes de parfum. Elles répondent à coups de petites boules en celluloïd. Place de la République, les globes électriques blanchissent les visages. Des voitures où hommes et femmes pin­cent de la guitare tournent autour de la place ; cela fait un jovial carrousel.

060802 014

bar_parqueNous sommes couverts de confetti. Nous avons faim ; nous regardons les restaurants, les pâtis­series. Des badauds, des masques nous empêchent d'avancer. Alors, nous écoutons les orchestres du Grand Hôtel et du café da Paz. L'Autre est hé­roïque. Il reste dans la fête, comme s'il était venu spécialement pour elle ! On le soutient. Nous avan­çons. Une rue, deux rues. Nous demandons dix fois. Enfin, voilà l'impasse et le numéro. Une baraque. Je frappe.

[Londres donna alors la parole à Rondière, qui les reçut]

—   On frappe, commence Rondière. Il était dix heures du soir. J'étais couché. Je prends ma chan­delle, j'ouvre en chemise, je regarde. Je vois trois loqueteux  traînant   des  serpentins   à leurs  che­villes, la barbe remplie de confetti et les yeux ma­quillés par la faim.

—   Eugène !

—   C'est moi ! dit-il.

-  Eh bien ! t'es beau !

Je recule ; ils entrent. Ils étaient bien abîmés.

-  Combien donc que t'a mis de temps, Eugène ? Il laisse tomber, d'une bouche qui a soif :

— Soixante-douze jours !

Je donne de l'eau, du pain. Alors, je m'aperçois que parmi les trois il y a un moribond qui ferme déjà les paupières sur mon plancher.

—   Qui est-ce celui-là ? Dieudonné répond :

—   De là-bas !

— Il   faut   le   conduire   à   l'hôpital.   Pour   lui d'abord, pour nous ensuite. S'il meurt ici, nous serons jolis !

Le moribond ne pouvait plus marcher. Nous n'avions pas d'argent pour prendre une voiture.

— Ah ! dis-je à Jean-Marie, tu es fort toi ; moi aussi ! On le portera à la chaise morte. Comme c'est carnaval et la rigolade dehors, les gens croi­ront qu'on s'amuse.

Je m'habille. J'empoigne l'Autre, comme ils l'appelaient. On sort tous les quatre. On allait à un kilomètre de là, à la Santa Casa de Misericordia. D'abord, je le portai tout seul. Quand on entra dans le quartier de la fête, je le pris en chaise avec Jean-Marie. On causait, on riait. Je disais à Dieudonné, qui suivait derrière :

— Ramasse des confetti et jette-les  nous : on aura l'air d'un groupe de bambocheurs.

021129 070Il nous en mit quelques poignées. Je repris le copain sur mon dos dès qu'on eut passé les lumières. Il ne dormait pas ; c'était un rude paquet tout de même ! On parvint à la Santa Casa. On ne nous demanda pas de papiers. Il y avait là une sœur française. Elle en avait vu arriver quelques-uns de la même espèce. Elle savait d'où il venait !

— Encore un ! dit-elle.

Il est mort le lendemain matin. Ce fut sa Belle à lui...

UN   NOUVEL ETAT   CIVIL

- Alors, le lendemain... (Dieudonné a repris la parole), je me lave, je me rase. Un Russe nous prête dix milreis. Je vais acheter une chemise pour moi et -pour Jean-Marie.

—   Cela fait deux chemises, alors.

—   Une seule. On la mettra tour à tour, suivant les visites que nous aurons à rendre. Jean-Marie est fort ;   je  suis maigre.  Je choisis la chemise entre  les deux !  Je  reviens. Rondière  nous fait manger du pain et du beurre. Je sors pour cher­cher du travail.

Je vois : Fabrique de meubles, Casa Kislanoff et Irmães. Je me présente. On m'embauche. A une heure de l'après-midi, j'avais le rabot à la main. J'achète des vêtements à prestâcoes, à tempé­rament. Je fais embaucher Jean-Marie.

Je loue une chambre. Je ne suis plus le forçat Eugène Dieudonné, mais M. Michel Daniel, ébé­niste. On ne peut pas s'appeler Victor Hugo, par exemple ! Quinze jours après je vais à la police pour me faire établir ma cadernette, cette carte d'identité qui sert de tout en Amérique du Sud. J'ai le certificat de ma logeuse, celui de mon patron. Je donne ma photo. Officiellement, je suis M. Daniel. On est presque heureux, Jean-Marie et moi, maintenant. Tout le monde nous accueille bien. Notre patron nous augmente. Il veut me nommer contremaître. Je refuse, pour éviter les jalousies.

savoia-marchetti_s-55-copyright-freePuis arrive Pinedo, vous savez, l'aviateur italien. Je sortais du tombeau et n'avais rien vu depuis quinze ans ! Cet enthousiasme ! Ah ! être libre d'acclamer et d'applaudir !

J'achetais tous les soirs la Folha do Norte. Ce soir-là était le 25 mai. Je l'ouvre. Je pâlis. Jean-Marie pâlit : ma photo était en deuxième page !

Je lisais le portugais depuis deux mois. L'article n'était pas méchant. Mais il disait que la police française avait signalé à la police brésilienne qu'Eugène Dieudonné, évadé de Cayenne, devait être dans l'Etat de Pernambuco ou dans celui de Para.

Je revis le bagne. Nettement. Ce fut atroce. Et puis je décidai de me suicider plutôt que d'y retourner. Et j'eus comme un soulagement. A l'atelier, le lendemain, rien de changé. Ma propriétaire m'appelle toujours M. Daniel. Aucun chien ne lève le nez pour me regarder. Une se­maine passe. Rien.

Une autre, puis d'autres.

Le 14 juin, à onze heures, je sors de mon atelier. Il fait très chaud. Je prends, comme chaque jour, le chemin de mon restaurant l'Estrella da Serra ! J'ai très soif. J'entre dans îa pension; Je me verse un verre d'eau. Je le buvais debout, lorsque quatre hommes, assis à la table voisine, se dressent. Ils m'entourent. Je reste le verre aux lèvres. C'était quatre investigadores de la police.

— Suivez-nous !

***********************************

 

albert-londres-3-490x280Il n'est pas dans notre propos, au cours de cette note, de relater la suite des aventures de Dieudonné qui, à la suite d'un incroyable concours de circonstances et d'une mobilisation sans précédent tant au Brésil qu'en France, gagna finalement le droit de rester dans son pays d'accueil, puis une grâce assortie de la levée de son interdiction de séjour. La voie était libre pour un retour très médiatisé par Albert Londres qui l'accompagnait sur le paquebot navigant vers la France, recueillant le récit de son odyssée.

Malheureusement, Jean-Marie et Paul Vial, autre forçat croisé dans les geôles de Belém n'eurent pas cette chance. Moins "madiatiques", leurs cas n'intéressaient guère l'opinion brésilienne et ils furent extradés vers la Guyane. Jean-Marie qui ne commit aucune violence ni aucun acte malhonnête pendant sa belle fut condamné à une peine symbolique par le TMS.

Figure exceptionnelle du bagne, Dieudonné fera l'objet d'un portrait complet.

Précédent : S'évader au Brésil - la réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! (première partie)  (lien)

Pour lire l'intégralité de l'Odyssée de Dieudonné, par Albert londres, cliquez pour télécharger "Londres, Adieu Cayenne" (ou "l'homme qui s'évada")

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23 mai 2013

S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. La réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! (Première partie)

 

Après le drame épouvantable qui coûta la vie à Venet (lien), les six survivants parvinrent à rejoindre les alentours de Cayenne où trois d'entre eux survécurent un mois: Menoeil, Deverrer et Brinot, poussés par la soif et par la faim se rapprochèrent dangereusement de Rémire, et se firent capturer par les porte-clés arabes.

La relation de cette période par Dieudonné est sujette à caution: s'il est sans doute exact qu'il dut, avec ses deux compagnons, se défie des manoeuvres de deux forbans - Pirate et Jambe de laine -, des libérés qui les faisaient insidieusement chanter, ils furent certainement aidés par des compagnons du bagne et bien évidemment, il n'était pas question pour lui de les mettre en difficulté. Enfin, après les avoir rançonnés quotidiennement, Pirate leur présenta un autre passeur, juste avant de les dénoncer. 

 

Le trentième jour, comptes  un à  un, Pirate apparut, accompagné d'un Noir.
- Enfin, salut! dis-je au nègre.
Il s'appelait  Strong Devil, il était de  Sainte-Lucie. et connaissait "la « mè » depuis les Antilles jusqu'au Brésil sud. Il avait déjà trois forçats. Son prix  était de huit cents francs !
- Pirate, dis-je, tu vas aller à Cayenne, cette nuit. Voici une lettre. Tu frapperas à cette adresse, on te remettra mille francs. Cinquante pour toi.
Et je dis au Noir :
- Entendu. Quand ?
Pirate répond :
- Demain, à la nuit, Strong et moi, nous vous attendrons dans le carbet de la bonne vieille. Tu donneras cent francs à Jambe de Laine, cent francs à moi, plus les cinquante promis tout de suite, petit Dieudonné !
Sept heures, le lendemain. Jean-Marie et moi nous sommes dans le carbet. La  vieille panse les plaies de nos pieds. Du bruit. Ce sont les trois compagnons, trois têtes inconnues.
On est sept mille au bagne ! Pirate et Strong suivent. Jambe de Laine suit.
— Payez ! dit Strong.
Pirate me remet les mille francs. Je paye.
— Paye, dit Pirate, tendant la main et montrant Jambe de Laine.
Je paye.
Les trois s'appellent : Dunoyer (meurtre) ; Louis Nice (assassinat) ; Tivoli, dit le Calabrais (meurtre). Malade, la femme du nègre n'avait pu raccompagner pour ramener l'argent. Aussi partit-il lui-même pour Cayenne.  Il avait promis d'être de retour à minuit.
Il ne vint pas. Le lendemain non plus. Ah ! nous étions de brillants individus ! Volés par Strong; dénoncés par Pirate.  Plus d'argent, la pluie, la faim.
A la nuit, je prends le Calabrais et je lui dis :
- Tant pis ! Pirate doit être chez son Chinois, allons !
Il y était. Nous le sommons de nous conduire d'urgence chez Strong. Mais il était saoul.
- La nuit prochaine, dit-il.
Nous retournons dans la forêt. Il pleut.
Le  lendemain,  à midi, j'entends un bruit. Le haut des taillis remue. Un Arabe passa sa tête. Il me fait signe d'approcher. J'ai un mouvement de recul. II   insiste. J'y vais. Les compagnons  me suivent.
- Vous êtes dénoncés, nous dit-il. Je suis chargé de repérer votre refuge. D'autres Arabes cherchent ailleurs. Pirate vous a vendus, mais toi, Dieudonné, tu as sauvé Azzoug, — c'était le marabout des  musulmans ; il était en train de se noyer, un jour, aux îles du  Salut, — alors,  nous, les Arabes, nous ne dirons pas où vous êtes. Je suis venu te prévenir. Jambe de Laine est filé. Fuyez.

nid-de-guepes-visoflora-8093Nous ne sommes plus que des bêtes de brousse traquées par les chasseurs d'hommes. Nous tombons sur des mouches-sans-raison [guêpes]. C'est pire qu'un essaim d'abeilles. Nous approchons heureusement d'une savane  inondée. Nous  y plongeons. Elles nous laissent. Louis Nice connaît la demeure de Strong. Il ira seul. Nous l'attendrons de l'autre côté de Cayenne. On se sépare. C'est la nuit. On traverse Cayenne.
Depuis trente-six jours, je n'ai plus revu la ville! Pas un casque de surveillant. Je suis déjà devant l'église. Mes narines se pincent, tellement j'ai peur.
Mais la chasse est commencée, et nous sommes forcés. J'arrive place des Palmistes. A droite, l'hôpital, quelques lumières; à gauche, la poste, un homme   en   sort.   Je   me   cache.   Des   urubus   se couchent, des crapeaux-buffles beuglent. Silence.  Obscurité. Mélancolie. La brousse! Cayenne est traversée ! A huit heures du soir, Nice arrive au rendez-vous. Il sort de chez Strong. Il n'y a trouvé que sa femme. Son mari est dehors et nous attend depuis deux jours. La femme avait conduit Nice au rendez-vous.  Et maintenant, nous suivons Nice. Deux heures de marche. Une crique. Strong est là, assis sur son fusil, fumant sa pipe. Il rit. - Vous avoir payé, moi veni ! Moi pas voleur !
Mais, l'autre soir, il avait rencontré Sarah ! Il avait de l'argent — le nôtre — Alors, Sarah ! tafia ! bal Dou-Dou ! Et puis l'amou ! Une nuit d'amour quoi ! pendant que nous l'attendions.
Le lendemain, à son réveil, il apprend que nous sommes vendus. Il charge Pirate de nous donner ce nouveau rendez-vous. Bref nous avions retrouvé le sauveur ! Le nègre se lève, étend le bras, désigne une ombre sur l'eau : la pirogue.

VIVE  LA BELLE, LA BELLE DES  BELLES!

ecossistema_cabo_orangeLa pirogue ! Elle est pareille à l'autre, l'autre qui sombra. Bah! Elle s'appelle la Sainte-Cécile... Strong dit : "C'est un vrai poisson." Il ajoute : "Par mouché Diable" (monsieur Diable), je vous conduirai à l'Oyapok. »
On attend que le montant emplisse la crique.
- Acoupa, lui aussi, avait juré, dis-je.
- Acoupa ? Très vilain petit singe noir, marin des savanes, rien du tout de bon. Strong prend cher, mais Strong arrive. Allons ! fit-il. [NDA. Strong était quatre fois moins cher qu'Acoupa...]

Il est onze heures de la nuit. La pirogue est belle : pagaies de rechange, deux ancres, chaînes solides, cordes neuves, un réchaud, du charbon de bois, des provisions.
- Moi, homme de conscience, dit Strong.
Nous embarquons. Il voit tout de suite que Jean-Marie et Nice seront les meilleurs à  la voile. Les autres prennent les pagaies.
- Maintenant, dit Strong, parlez bas ; le son s'entend  de loin sur l'eau. On reconnaîtrait vos voix de voleux et de assassins !
Nous arrivons devant le Mahury. Toujours la petite lanterne du dégrad des Cannes. L'aube! Nous  hissons la voile. Strong est beau. D'une main, il tient la corde, de l'autre le gouvernail. Il tire des bordées en sifflant, il zigzague  avec science. Nous avançons sur Père-et-Mère. J'aperçois l'endroit où nous avons reculé avec Acoupa... Jean-Marie le voit aussi et  le regarde. Et tous deux, ensemble, subitement :
- Ho!   hisse! garçons!  C'est  là!  Ho!   hisse!

coucher-soleil-guyane-1312458Toutes nos forces et toutes nos âmes sont dans les pagaies. Nous passons !
- Merci, mouché Diable ! dit Strong. Et il assoit la pirogue sur la vase.
- Pourquoi ? demandons-nous, effrayés. il mouille le les deux ancres, roule la voile et dit :
"Strong connaît!". On ne repartira que le lendemain. La nuit vient. C'est là, exactement, que nous avons fait naufrage. Il ne reste rien de nos épaves, la vase a tout avalé. Rien.  Nous sommes sur le tombeau de Venet... Duez ou sa femme allument là-bas, sur leur île, leur lanterne-phare. Au fond, le vent qui se lève arrache aux palétuviers des cris de fièvre et d'abandon. Un tronc apparaît dans la vase.
II ne va pas lever les bras, au moins, celui-là ? Eh bien! il faut le dire, mon cauchemar ne dura pas. Un tel désir de liberté bouillonnait en  moi
qu'il chassa le passé. La nuit était belle. Il y avait clair de lune. Strong dormait comme un bon saint noir. L'espoir submergea le souvenir. Puis on se réveilla. C'était encore la nuit. Une lanterne brillait à l'horizon.

/...

Alors, le matin arriva. La colline de Monjoli, la première, sortit de la nuit.
 - A la pagaie ! nous crie Strong.
Il eût fallu voir notre entrain.
- La faute d'Acoupa est d'avoir passé la barre à la voile et de nuit. Il faut travailler de jour et à la main. Allons ! La pleine mer est proche. Strong compte : "Un, deux".
Dans le danger, les hommes ne demandent pas à êtres libres ; ils veulent se sentir commandés. Strong se révèle un chef, et nous avons du bonheur, à lui obéir. Nous pagayons, pagayons, pagayons...
L'eau glauque s'éclaircit. On n'aperçoit bientôt plus que des taches sombres. Elle devient limpide. C'est la pleine mer. Strong regarde et dit : "C'est fait ! Nous avons passé la barre sans nous en apercevoir."  Nous hissons la voile. Le Calabrais s'approche de Strong et l'embrasse. Sur le visage, la joie chasse le bagne, et, tous à la fois, comme des fous ou des imbéciles, nous nous mettons à hurler en plein océan :  "Vive la Belle, la Belle, des Belles, la Plus Belle des Plus Belles !"

SEPT LONGS JOURS

Six jours exactement que nous sommes en mer. Le vent est fort, la vague méchante. La pirogue, couchée sur sa droite, bordage au ras de l'eau, avance. Nous la vidons à coups de calebasse.
Strong est beau. Pipe aux dents, il manie tout, la voile, la barre. Nous chevauchons les vagues, nous les descendons sans dévier jamais de notre route :
— Ventez ! Veniez ! sainte Cécile ! Ventez ! Ventez, mouché Diable ! Allume ma pipe, Calabrais.
Il faut savoir que, lorsque les Noirs croient le diable dans leur jeu, ils ne doutent de rien.
Voici l'Approuague, un des fleuves de Guyane.

Nous apercevons le mariage de son eau jaune avec la mer. L'Approuague, où il y a de l'or ! Et puis, une crique !

Il s'y dirige, l'atteint, ancre.

Après, il dit :

— Strong va pêcher.

mgp31310Il jette une ligne de fond. Trente minutes après, vingt mâchoirons gisent dans la barque.

C'est bon, le mâchoiron, fait Dieudonné. Ainsi appelions-nous le directeur du bagne de votre temps, le très honorable M. Herménegilde Tell. Il avait les yeux comme ce poisson, hors de la figure. Mais le poisson est bien meilleur !

Maintenant, Strong dit : « Au nom du Diable, je fais la cuisine ». Il allume le réchaud.

On mange.

— Cette   crique,   reprend   le   nègre,   s'appelle "Crique des Déportés". Vous ne le saviez pas ? Je vais apprendre à mouchés blancs la géographie, moi, mouché noir !

Tout en mangeant, il conte :

— Quand   j'étais petit   enfant, petit, petit, je venais là avec des aînés, entrepreneurs d'évasions. Alors les grands, ils laissaient là mouchés forçats. Ils disaient : "Allez, z'amis, chercher de l'eau." Et  mouchés  forçats  descendaient et la pirogue s'en allait, et mouchés forçats, ils crevaient dans li  vase et le palétuvier. Seuls les courageux se sauvaient et gagnaient les hauteurs, là-bas. Ce fu­rent les premiers bûcherons de bois de rosé, les premiers chercheurs d'or de l'Approuage. J'étais petit, moi, tout petit...

On regarde Strong. Il comprend notre pensée. Il dit:

— Humanité a fait progrès pendant que moi devenu grand.

85098941_oIl lève les ancres. Nous pagayons. Quatre heures après, pointant le doigt vers un sommet, Strong dit : « Montagne d'Argent ! »

Montagne d'Argent ! me dis-je. Quel souvenir ! Moi aussi, c'était quand j'étais petit, petit. J'allais à Nancy faire les commissions de ma mère. Elle

me disait : "Tu rapporteras du café de la Mon­tagne d'Argent, C'est le meilleur ! " Et la voilà ! C'est bien elle. Si loin ! Si près !

Dans ce temps-là, c'étaient les jésuites qui la cultivaient. Elle rendait. L'administration lui suc­céda.

— Depuis, dit Strong, montagne donne rien de café. Elle est devenue de bronze, puis de bois, puis de lianes, puis d'herbes folles.

La mer est grosse. Il pleut. Nous traversons un terrible endroit. Strong lutte magnifiquement. Louis Nice et le Calabrais vident la pirogue. Jean-Marie est barreur. L'autre et moi, nous faisons le balancier pour empêcher la barque de chavirer.

Strong gagne une anse et crie :

- Mouché   Diable,  protège  ton   fils, mouché Strong !

On ancre.

On prépare à manger. Tout à coup, un vent su­bit s'engouffre dans l'anse, des vagues chargent notre pirogue. Elle oscille terriblement. Le ré­chaud, notre marmite sont culbutés. Strong blan­chit.

-   C'était un nègre, mon vieux.

-   Alors, vous n'avez jamais vu un nègre blan­chir quand il y a de quoi ?

- Pagayez ! Pagayez ! crie-t-il.

Jean-Marie lève l'ancre. Il était temps. Une tor­nade passait, arrachant les palétuviers, jetant des épaves contre la pirogue. Les nuages couraient si près de nos têtes qu'on aurait pu les toucher de la main.

Jean-Marie se dresse comme s'il avait quelque chose à dire à la nature. «On s'en fiche, crie-t-il, si on coule encore cette fois, on recommencera une troisième !"

Et, parlant toujours à l'Invisible : " Et une quatrième ! "

A quoi cela servirait, je vous le demande. Je lui dis de s'asseoir et d'obéir. Il répond :  "Bien, patron ! "

Un quart d'heure après, le calme était revenu.

On ancre.

DSC02659Alors, comme nous regardons devant nous, on voit arriver un nouveau nuage ! Celui-là vole ; ce sont les moustiques des palétuviers voisins. Ils nous ont découverts et viennent torturer la seule proie qu'ils aient : les évadés. Ils tombent sur nous.

Notre bois est mouillé. Nous ne pouvons allu­mer de "boucan". Ils nous recouvrent. Vaincu, Jean-Marie s'abat dans le fond de la pirogue. Il pleure de souffrance. Il n'a que vingt-huit ans ! Et, tout en se laissant manger, il répète comme des litanies ! "Ah ! misère ! Oh ! misère ! Oh ! Oh! "

Et voici le matin du septième jour.

— Aujourd'hui, nous dit le Noir, vous verrez le Brésil.

Les cœurs battent. Nous nous regardons dans les yeux, comme pour mieux échanger notre joie.

—   Tu es sûr, on le verra ? demande Jean-Marie à Strong.

—   Par mouché Diable !

—   F...-nous la paix avec ton diable. Je te de­mande si on arrivera, oui ou non.

— Tais-toi, dis-je à Jean-Marie. Il se tut.

Pas de vent. Nous allons à la pagaie. Il y a beaucoup d'écueils, par là. La journée est difficile. On ne mange pas. Pour mon compte, j'ai l'im­pression que je ne mangerais jamais assez vite et que je perdrais trop de temps. La chaleur est si gluante qu'une lassitude char­gée de sommeil nous pénètre. La pagaie tombe de nos mains. On n'en peut plus.

— Là ! Là ! dit Strong, regardez ! Cap Orange. Brésil !

Le sang me remonte au cerveau. Je saute pres­que à la figure du nègre.

parque-nacional-do-cabo-do-orange-4—   Que dis-tu ? Le Brésil !

—   Le Brésil ! Cap Orange ! Le Brésil !

—   A la pagaie ! petits frères !

Je n'ai pas besoin de commander deux fois ; tout le monde est réveillé.

— C'est le Brésil, camarades !

Quand je réfléchis, maintenant, je me demande ce que nous trouvions de beau à ce cap Orange. Il était aussi lugubre que le reste. Ah ! cet ins­tant ! Je vois danser, entre les arbres du cap Orange, le double des créatures qui m'attendent en France. Je le vois !

Jean-Marie dit : "Ma Doué !" L'Autre, je n'ai jamais bien su son nom, parle d'une petite amie qu'il a, rue des Trois-Frères, à Montmartre, qu'il avait, tout au moins ! Nice et le Calabrais, eux, retournent du coup à leur origine ; ils baragoui­nent l'italien.

Quant à Strong, il fume sa pipe.

— Ventez !    Ventez !    sainte   Cécile !    Ventez ! mouché Diable !

Cette fois, on ne se moque plus de lui. Nous voyons la gueule de l'Oyapok. Le vent se lève.

cabo_orange 2L'Oyapok est large comme une mer. Nous l'a­bordons. Il nous avale par une espèce de courant secret. La pirogue vole. L'eau entre. Nous la sortons. L'Autre et Nice quittent leur pantalon pour être prêts, en cas de danger, à continuer à la nage. Une saute de vent déchire notre voile par le bas. Dans l'orage qui commence, elle claque comme un drapeau. Un quart de seconde, je revois la scène de notre naufrage. Mais non ! Jean-Marie rattrape la voile, la reficelle. Bravo ! Pendant deux heures, nous courons sur l'Oya­pok déchaîné, glacés de froid, d'espoir, de peur, de joie ! On arrive ! Ces lumières, là-bas, c'est Demonty. Demonty, la première ville du Brésil.

— C'est beau !   C'est beau !   disions-nous  tous ensemble.

Il fait nuit noire. Nous avons plié la voile. Nous allons maintenant à la pagaie, évitant tout bruit de choc dans l'eau. Une éclaircie dans les palétuviers.

Quelques maisons...

(Ceux qui n'ont pas entendu Dieudonné prononcer à cette minute ces deux mots: quelques maisons, n'entendront jamais tomber du haut de klèvres humaines la condamnation du désert!)

Strong aborde. Nos pieds touchent terre. Silencieusement, sans mot d'ordre, nous, les cinq forçats, nous embrassons le nègre.

- Adieu ! nous dit-il, que mouché diable vous protège !

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S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. Le drame.

(Dieudonné relate son périple à Albert Londres. Voir le message précédent)

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La crique a cinquante kilomètres ; nous n'en sortirons qu'au matin.
Acoupa pagaie. Menœil, debout à l'avant, et que les moustiques recouvrent comme d'une résille, manie un long bambou. Jean-Marie le reprend, puis je reprends Jean-Marie. Le bambou s'enfonce dans la vase et la manœuvre est exténuante.

Mais nous allons.

Chacun bâtit une vie nouvelle.

Deverrer parle de sa mère, qui sera si contente.

Brinot, qui est boucher, montrera aux Brésiliens comment on travaille à la Villette !

Venet, catholique fervent, qui n'a jamais quitté son scapulaire, qui, le matin même, est allé trouver le curé de Cayenne, pour se confesser et communier, nous met sous la protection du Bon Dieu.

-Dites   donc,  /...   avez-vous entendu parler du banc des  Français ? C'est à "Niquiri" [Nickerie], en Guyane anglaise. Là, généralement, les pirogues des forçats en route vers le Venezuela viennent s'asseoir.

 - Et alors ?

 

86480416_o- Eh bien ! le banc, c'est de  la  vase, et  les forçats s'enlisent et meurent.

Nous non plus, on ne tardera pas à s'asseoir.  Acoupa est mauvais marin. Il ne sait pas prendre la barre à la sortie du Mahury. Il entre dans la pleine mer comme un taureau dans l'arène, donnant de tous côtés, à coups de rames saoules.  Enfin, grâce au "perdant", nous arrivons tout de même à la hauteur des îles Père-et-Mère.

Et le vent tombe.  Et nous sommes forcés d'ancrer. On voit deux barques de pêcheurs au loin. Nous entendons un moteur. C'est Duez dans sa pétrolette qui, de son île, va à Cayenne vendre ses légumes "frais".

NOUS  RECULONS

- Acoupa ! Nous reculons ! Fis-je subitement.

Nous tirons sur la corde de l'ancre. La corde vient seule. L'ancre est restée au fond. Nous reculons toujours. On mouille une grosse pierre. La pierre s'échappe de la corde : nous reculons. J'avais emporté ma presse d'établi, pour travailler, sitôt libre ; je la sacrifie, nous l'attachons à la corde. La tension est trop forte, la corde casse. Nous reculons de plus  en plus vite.

Nous pagayons à rebours avec tout ce qui nous tombe sous la main. Moi, avec mon rabot ; Jean-Marie  avec une casserole ! Pittoresque à voir, hein? Nos efforts n'ont rien obtenu. Le courant nous a rejetés. Nous sommes au Degrad des Cannes. Nous ancrons avec un bambou que nous plantons dans le fond. L'eau bientôt se retire et notre pirogue s'assied sur la vase. Nous pensons  tous, alors, au banc des Français! La nuit vient nous prendre comme ça. Deverrer et Venet pleurent.

Menoeil, le vieux, est encore  tout  bouillant. C'est  lui  qui les  remonte : "Je serais presque votre grand-papa, et pourtant, moi, je  ris. Je  sens  une très  bonne odeur ! Ma femme qui m'attend depuis vingt-neuf ans, cette fois, ne sera pas déçue." Enfin, c'est ce qu'il disait !

Aussi loin que s'étende le regard, ce n'est plus qu'un banc de vase dont on ne voit pas la fin.

Nous décidons de sortir de là dès le lendemain au "montant", à la pagaie et à la voile. Les pagaies manquant, nous arrachons les bancs de la pirogue et nous taillons sept palettes. On pagayera à genoux, voilà tout ! Maintenant, dormez, dis-je aux compagnons. Il faudra être forts demain. Je veillerai.

La nuit est froide. La lune bleuit les flaques d'eau qui sont restées sur la vase. La lanterne du Degrad des Cannes, le seul œil de cette côte réprouvée, cligne au loin. Menœil  ne s'est pas  endormi. Deverrer  rêve tout haut. Il dit : "Non, chef ! Non, chef ! Ce n'est vrai." Il se débat  encore avec la "Tentiaire", celui-là ! Venet est agité. Jean-Marie ronfle. Acoupa grince des dents sur le tuyau de sa pipe. La nuit passe. L'eau arrive. La pirogue frémit.

- Debout, vous autres !

Acoupa est déjà à la barre. Jean-Marie et Menceil sautent vers la voile ; et nous, nous luttons contre le montant qui veut nous rejeter encore.

LA   LUTTE CONTRE   LE   FLOT

Nous ne pouvons pas avancer, mais nous ne reculerons pas, nous le jurons ! Pendant trois heures, nous nous maintenons à la même place, pagayant, pagayant, pagayant. Ho hisse ! Ho hisse ! Ho hisse ! Une brise se lève. Hourra ! la pirogue avance. Nous passons la pointe de Monjoli  [Montjoly]. La brise se fortifie. Elle nous emporte. L'enthousiasme fait valser les pagaies. Nous sourions à Acoupa. Nous  doublons l'îlot la Mère. Adieu ! Duez! Et que tes légumes frais viennent bien! !
Voici les Jumelles ! Plus qu'un petit coup, et le large est à nous. Le vent, soudain, n'est plus dans la voile. Est-ce Jean-Marie et Menoeil qui l'ont perdu ? La voile le cherche de tous les côtés. Le vent est parti. La mer nous repousse. Tous à la pagaie ! Allez, les sept ! La mer est plus forte. Elle nous renvoie à la côte. Nous touchons la vase, où la pirogue vient se rasseoir.

Et c'est comme l'autre nuit...

Seulement, personne ne veille cette fois. Qui donc, hommes ou bêtes, viendrait nous déranger ici ?

Plus même de lanterne à l'horizon comme au Degrad des Cannes !

Le jour. La marée arrive lentement. Pas de vent ! Nous prenons nos pagaies. La  pirogue n'avance pas. Acoupa nous commande de ne pas gaspiller nos forces. A midi, nous sentons la pirogue qui se soulève. C'est la vase qui fait soudain le gros dos. Elle ne redescend pas, elle se fige là-haut ! Et nous restons dessus !

Et la troisième nuit vient, amenant le montant.

-   A la pagaie ! crie Acoupa.

Le vent est fort, la vague méchante.

Nous longeons les palétuviers. Ces palétuviers ! de la fièvre en branches ! La pirogue avance si vite que nous ne voyons pas fuir les arbres à notre droite.

-   Hardi ! Acoupa, crions-nous.

Tout d'un coup, après avoir touché plusieurs fois le fond, la pirogue bute.

Nos huit efforts donnés à plein ne la font plus bouger d'un pouce. Nous sommes sur un banc de vase surélevé. Peut-être croyez-vous que la vase est plate comme une plaine. Elle forme des escaliers qu'on croirait taillés de main d'homme. Nous étions au sommet de l'un de ces escaliers !

Et la mer de  nouveau  se retire.   Et c'est   la vase, rien que la vase. Nous nous dressons dans la pirogue : ^u lointain, la vase ! Le matin arrive : la vase.

- Enfin, est-ce   qu'on  va mourir  là dedans ? demandons-nous à Acoupa.

Il nous répond qu'on y peut rester pendant une dizaine de jours, jusqu'aux grandes marées !

Alors, je racontai à mes compagnons l'histoire des mineurs de Courrières. Et j'ajoutai: "Cela dura dix-sept jours pour eux et ils furent sauvés !"

Acoupa dit :

- Il n'y a qu'un seul moyen d'en sortir. A deux cents mètres de nous, je vois de l'eau. Donc, le fond est plus bas. Si nous y amenons la pirogue, nous avons des chances de flotter à la marée du soir. Flottant, nous sommes sauvés. Voulez-vous descendre dans la vase et haler la pirogue ?

Nous arrachons nos vêtements.

- Attendez ! fait Acoupa. Ecoutez bien la leçon. Vous vous enfoncerez dans la vase, les  jambes écartées et le corps penché en avant ; autrement, elle vous avalera. Vous vous agripperez au bordage et, pour marcher, vous retirerez les jambes lentement,  l'une après l'autre.

Nous entrons dans la vase. Elle nous aspire jusqu'au ventre. C'est un frisson cela, vous savez ! Mais nous n'enfonçons plus. Nos quatorze bras sont bandés autour du bordage. Menœil crie:

"Ho! hisse! garçons!", comme lorsqu'il était à Charvein, au halage. Nous tirons de toutes nos forces. La pirogue démarre. Elle avance maintenant de vingt centimètres à chaque effort. "Ho ! Hisse ! garçons !" Le succès nous grise. Nous crions tous : " Ho ! hisse ! ensemble ! N... de D... ! I Hoôô ! hisse ! Hôôô ! hisse ! Hardi pour le Brésil ! I Hôôô ! hisse ! garçons, Hôôô ! hisse ! "

Le soleil nous assomme. Nous n'avons pas des cœurs de demoiselles, mais la vase nous écœure. Toutes les deux minutes, nous devons nous repo­ser sur le bordage tellement nous sommes éreintés. A chaque poussée, nous enfonçons jusqu'au poitrail. Il est plus pénible de sortir notre corps de la vase que de tirer la pirogue.

Deux heures de lutte, et nous remportons la victoire. Nous sommes sur la flaque d'eau. Je n'avais jamais vu sept hommes plus dégoûtants !

Plus de vivres. Plus rien à boire.

Acoupa tire trois coups de fusil. Cinquante petits oiseaux de vase dégringolent. Acoupa va les chercher. On les fait cuire.

De nouveau, le soir ramène la mer. Nous sommes chacun à notre place, la pagaie prête. L'heure est décisive. La mer avance, avance. Elle entoure déjà la pirogue. Montera-t-elle assez pour nous soulever ? Comme nous la regardons ! La pirogue oscille, décolle, lève le bec. En avant les pagaies. Nous raclons le fond de la vase. L'arrière ne démarre pas. Hardi, les pagaies ! C'est notre dernier espoir ! Nous raclons farouchement. C'est la nuit noire. Alors, au milieu du silence, un chant s'élève, accompagnant chaque plongée de pagaie. Un chant de la Bretagne, où l'on parle du Bon Dieu et de la Sainte Vierge, du pays, de là-bas ! C'est Jean-Marie.

Elle flotte, les enfants, hardi ! criai-je. Elle flotte ! Elle avance vers la haute mer, butant parfois sur le fond, mais à intervalles espa­cés. Jean-Marie chante toujours. Nous chantons tous. La pirogue ne bute plus. Elle bondit. Elle s'éloigne des palétuviers. "Tu reverras, ta mère, Deverrer", crie le vieux Menœil. Il ajoute : «"Et moi, mon épouse !"

- Au Brésil ! Clamons-nous tous. Au Brésil ! Soudain, nous entendons le bruit formidable de la barre qui écume devant nous. Tout le monde se tait.

Menœil et Jean-Marie hissent la voile. La vague est grosse. Elle passe parfois au-dessus de nous.

Nous franchissons la barre. C'est la pleine mer. La pluie tombe. Le vent enfle. Jean-Marie, debout à côté de la voile, ne garde l'équilibre que par miracle. Nous ne pagayons plus, nous vidons la pirogue. Elle offre maintenant le flanc à la lame.

—  Barre à gauche, Acoupa !

—  Elle n'obéit plus, hurle le nègre dans le vent.
Jean-Marie n'arrive pas à rouler la voile. Une lame emplit l'embarcation.  "Videz ! Asseyez-vous, n'ayez pas peur ", hurlé-je à tous. Venet et Dever­rer, les deux jeunes, crient à la mort, debout. Une autre lame, puis une autre encore. Nous sombrons.

L'ENLISEMENT DE VENET

/…

-    Quelle heure était-il ?

-    Autour de neuf heures du soir.

Moi, je sens qu'un drap m'enroule. Je  donne des jambes  et des bras ; je suis empêtré dans la voile. Sa corde, comme pourme pendre, traîne  à mon  cou. Je veux me dégager, deux mains m'agrippent.

- Qui était-ce ?

- Je ne sais pas !... et me paralysent. Je  me libère. Je remonte à la surface de l'eau, j'essuie mes yeux et je vois. Un quart de lune éclairait tout. C'était une scène farouche. Des hommes enlevés par une lame semblaient  bondir de  Ia  mer. Trois   autres,   hurlant,  se   cramponnaient   à   la pirogue   retournée.   Ils cherchaient  à la à pleins bras, mais ils ne pouvaient pas. Les épaves: des petites boîtes nous servant de malles et où était toute notre fortune dansaient une gigue dia­bolique sur la crête des vagues. Et le grondement dramatique de l'océan ! Je me souviens que ma malle passa à ma portée ; je la saisis comme un avare. C'est curieux, l'instinct de propriété, n'est-ce pas ? Je la mis sous un bras. Je nageai d'un seul. Je vis Jean-Marie qui soutenait Venet, et Menœil, avec son œil et ses cinquante-six ans, qui entraî­nait le gosse Deverrer.

- Vous étiez à combien de la côte ?

- On distinguait les palétuviers très loin, très loin. Je continue ma nage dans le chemin de lune. Ma petite malle raclait le fond. Elle était pleine d'eau ; je l'abandonnai. Je lève les bras. Je hurle pour rallier les nau­fragés : "Oôôôô ; Oôôôô ! " J'entends, de divers points de l'océan, d'autres "Oôôôô ! Oôôôô ! " Tout à coup, mon pied touche le plancher. C'est la vase. Je me souviens de la leçon de marche. Accroupi, je trotte sur les coudes et sur les genoux pour éviter d'enfoncer, car, si loin de la côte, la vase est molle.

J'avance, essoufflé comme un pauvre chien après une course.

- Oôôôô ! Oôôôô !

On me répond : "Oôôôô ! Oôôôô !" Une ombre passe près de moi et me dépasse : Acoupa.

- Où sont les autres ?

- Derrière.

- Personne ne manque ?

- Là, tous !

- En effet, trottant comme nous, sur la vase molle, voici Brinot, Deverrer, Menœil.

- Courage, Gégène ! me crie Menœil, t'en fais pas pour si peu !

Il avait du cœur au ventre, le vieux, hein ? Jean-Marie est derrière.  Venet suit, mais len­tement.

- Avance ! lui criai-je. Aie pas  peur ! Bientôt je les perds  de  vue. Il ne peut  être question de porter un homme, ce serait l'enlise­ment pour tous deux.

Ces cochons de palétuviers étaient de plus en plus loin. C'était à s'imaginer que l'administration pénitentiaire les tirait à elle pour nous faire souffrir un coup de plus. Une vieille lymphangite coupait mes forces. J'étais à bout.

Je m'accroupis et je m'assieds tout doucement. J'enfonce, mais à peine. Et je me repose là, sous la lune, mes mains tenant mes genoux comme dans un bain de siège. Jean-Marie me rejoint, m'encourage.

-  Va, patron ! me crie-t-il. Fais dix mètres et repose-toi. Respire fort. Fais encore dix mètres. Les voilà, les palétuviers !

Ils étaient loin encore!

On y arrive une heure et demie après. Moi, je suis à bout de mon effort. Jean-Marie me hisse sur des branches. Il fait froid, froid. De plus, il pleut, la lune se cache.

- Oôôôô ! Oôôôô !

Cette fois, la réponse est faible.

Nous nous endormons. Le froid, la pluie, la faim, le vent nous réveillent. La pluie cesse, les moustiques arrivent. Elle est longue, cette nuit!

Le désastre est complet. Nous avons tout perdu. Il nous faudra retourner vers Cayenne, seul point d'hommes sur cette rive, marcher vingt kilomètres dans les palétuviers. Comment fera-t-on? Comment retraverser le Mahury ? On est de beaux évadés ! Enfin, on n'est pas morts, et après quinze ans de bagne !

Et voilà le jour !

-  Oôôôô ! Oôôôô !

 

vasiere_mangrove_port_cayenne558_dsc8562On nous répond. Les autres ne sont pas loin. Ils nous renvoient le cri. Ils viennent vers nous. Les voilà ! Ils sont propres ! Ils me font peur. Si j'avais eu le cœur à rire, je leur aurais demandé d'où ils sortaient.

On se serre la main ! Je pense qu'un homme ordinaire eût été renversé s'il avait pu voir ces individus dégoûtants, presque nus, la bouche ouverte par la soif, se serrer les mains, au petit matin, avec conviction, au milieu d'une mer de vase !

Acoupa est gêné. Il cherche à nous expliquer des tas de choses. Menœil nous fait signe de ne rien lui dire. A quoi bon ? Nous avons appris, au bagne, à ne pas revenir sur la misère passée.

-   Où est Venet ? demandai-je en regardant tout autour.

- Il était avec vous ! répond Deverrer.

- Jamais de la vie !

- Venet ! Venet ! crions-nous   tous  à  la fois comme si déjà nous devinions. Venet!

Un long appel, faible, nous répond. Il vient de la mer. Nous regardons.

- Venet ! Venet !

Une plainte se traîne dans l'espace. Acoupa tend le bras. Il montre un point noir dans la vase :

- Là ! Enlisé !

Nous grimpons sur les palétuviers. A huit cents mètres de la côte, nous voyons un tronc. C'est peut-être un palétuvier solitaire. Ce point-là semble un tronc comme les autres.

-Venet !

Les bras du tronc s'agitent. C'est Venet !

- Venet ! Camarade ! Camarade !

Une voix sort du tronc. Il nous répond !

 

86479746_oPerché sur mon palétuvier, je retire ma chemise et je l'agite. Comment a-t-il fait ? Est-ce un suicide ? Un accident ? Il était le plus grand et le plus mince. Est-ce pour cela qu'il s'est enfoncé davantage ? Ah ! Comme nous l'appelons ! C'est tout ce que l'on peut pour lui.

- Avance, Venet ! Aie pas peur !

Déjà, la marée le rejoint. Il nous semble que le tronc bouge. N'est-ce pas l'eau autour de lui qui nous trompe ?

C'était l'eau. Lui ne bougeait pas, mais il criait toujours.

Acoupa dit qu'il va partir, qu'il prendra une pirogue au Degrad des Canes et qu'il reviendra le chercher à la marée.

- Tu vois bien qu'il enfonce et que le tronc diminue. Ce sera trop tard ! Le nègre s'en va.

- Accompagnez-le, dis-je.

Brinot, Deverrer, Menœil le suivent. Jean-Marie reste avec moi.

- On plaquera nos pas dans les vôtres, on vous retrouvera, dis-je.

Ils partent. Nous déracinons des palétuviers. Nous les poussons devant nous et nous avançons vers le tronc, dans la vase.

L'eau  le   balance, mais ne le libère  pas. Au contraire, il ne reste plus que les épaules et la tête, maintenant. Nous nous arrêtons. La vase nous a déjà happés les deux jusqu'à mi cuisse. Nous avons peur.

- Venet ! Camarade !

La marée l'achève. Il n'y a bientôt plus qu'une tête. Et, quand la tête a disparu, il y a encore deux mains. Et  nous voyons qu'il n'y a plus rien.

-Camarade ! Camarade !

Il n'y avait même plus  de plainte pour nous répondre…

 

Précédent : de Cayenne au Brésil (3) - L'organisation

Suite : de Cayenne au Brésil (3) La réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! . (liens)

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S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. L'organisation.

 

 

CAYENNE ST LOUIS ILES SELON BOUYER (2) - CopieRappelons qu'il y avait peu de bagnards en court de peine à Cayenne et que la plupart étaient sélectionnés en fonction de leur apparente absence de dangerosité (pour éviter des tensions avec une population qui les rejetait déjà massivement) ainsi que pour limiter les possibilités d'évasion, possibles pour qui avait un capital suffisant assorti de complicités extérieures, leur permettant de rejoindre une "tapouye" brésilienne qui les aurait attendus au large. L'évasion en canot était des plus difficiles:  les alentours envasés à l'extrême, barre redoutable au niveau du phare de l'Enfant Perdu, et les alizés comme les courants marins étaient contraires.

Toutefois, avec l'aide de pêcheurs qui se faisaient payer fort cher et qui ne dédaignaient pas, souvent, de trahir leurs clients, ils furent un certain nombre à tenter l'évasion. Paradoxalement, les plus nombreux étaient des libérés astreints au doublage dont la condition très difficile (absence de travail convenablement rémunéré, entourage hostile, nostalgie du pays natal et des proches et vif sentiment d'injustice: ils considéraient avoir largement payé leur dette à la société et ne supportaient pas l'assignation en Guyane)

Une difficulté majeure consistait à trouver un intermédiaire fiable qui, moyennant commission, mettait en rapport les candidats à la "belle", associés après avoir fait pot commun en fonction de leurs moyens aux pêcheurs qui acceptaient de les convoyer au moins jusqu'au Cap d'Orange  (le début du territoire brésilien, sur la rive est de l'estuaire de l'Oyapock).

arton759Pour savoir comment se passaient de telles négociations, donnons la parole à Dieudonné (propos recueillis par Albert Londres qui en fit un livre: "l'homme qui s'évada")

Je regardais la mer.

A ce moment, le commandant Michel...
 - Le gouverneur des îles ?
 - Il a quitté la Pénitentiaire. Il était écœuré. Il est civil maintenant... passa près de moi.
 - Eh bien ! Dieudonné, vous regardez la mer ?
 - Oui, commandant
 - Ne faites  pas  de bêtises, ça vaudra mieux pour vous.

Il continua son chemin.

Je regardais toujours la mer, et, derrière le phare de l'Enfant-Perdu, je voyais déjà s'élever la « Belle ».

 - Comme c'est curieux, fit "Dieudonné de re­vivre tout ça, maintenant !

/...

CaptureLe  lendemain à la nuit, si vous aviez été toujours à Cayenne, vous auriez pu voir un forçat se diriger du côté du canal Laussat... C'était moi. Cet endroit n'a pas changé.  Il est encore le repaire de la capitale  du  crime *.  Je n'y  allais jamais. Peut être la  police aurait-elle compris  si  elle  m'avait vu là.

* Cela n'a guère changé. Il y a trente ans, pénétrer dans le quartier de "la Crique", lieu de tous les trafics, était éminemment dangereux. La situation s'est à peine améliorée avec une ébauche de rénovation urbaine. (note de l'auteur)

Je regardai. Personne ne me suivait. Je traversai le pont en bois pourri. J'étais dans l'antre.
Je me rendais chez un Chinois. On me l'avait signalé comme un bon intermédiaire. Sa cahute était un bouge. On y jouait, on y fumait, on aimait. Moi, je venais pour m'évader.

Je pousse la porte. Aussitôt, un chien jappe, les quinquets à huile s'éteignent, des ombres disparaissent. Une jeune Chinoise, ma foi assez jolie, s'avance vers moi. Je dis le mot de passe. La fille appelle le patron. Les quinquets se rallument, les timbres reviennent, le jeu reprend. Et une espèce de drôle de petit magot apparaît :  c'était mon homme.

- Je viens pour la « Belle », lui dis-je. Il m'entraîne dans une chambre qui servait à tout.  Il y avait un fourneau, une volière, un étau, un lit pour l'amour. La Chinoise nous avait suivis.  Il ferme la porte soigneusement. Etonné, je regarde la femme, me demandant ce qu'elle vient faire entre nous deux. Le Chinois comprend, sourit et pose un doigt sur ses lèvres pour me faire savoir que la fille est discrète. Elle sort et rapporte le thé. Est-il au datura** ?
- Qu'est-ce que le datura ?
- Vous savez bien, la plante dont on se sert en Guyane  pour les vengeances, le mauvais café, quoi! Alors, je retourne mes poches tout de suite: "Inutile, je n'ai pas d'argent sur moi!" Le  magot sourit, la jolie petite guenon aussi, et tous les deux, ils me disent:  "Datura, pas pour toi"
Le  thé est bon. Au reflet du quinquet, la Chinise apparaît coquine. Elle me lance des regards de femelle. Il s'agit bien de cela!
- Combien, patron, pour aller jusqu'à l'Oyapock?
- Trois mille, plus deux cents pour les vivres, plus cent francs pour moi. Six passagers au maximum.
- Le pêcheur est-il sûr?
- J'en réponds.
- Un Blanc?
- Un Noir. Son nom est Acoupa. Si tu acceptes, il sera ici, demain à la première heure.
- A demain!
La Chinoise veut me retenir. Ma pensée est ailleurs. Je sors. Le sentier où je tombe est vaseux. J'avance en écrasant des crapauds-buffles


** Dieudonné semble, là, victime des fantasmes locaux. On parlait beaucoup plus d'empoisonnement en Guyane qu'on ne pratiquait la chose - et cela n'a guère changé.

MES COMPAGNONS D'EVASION


Vous vous souvenez que mon ami Marcheras vous a dit, à l'île Royale :  "L'évasion est une science". C'est vrai. Mais c'est une science où le hasard et l'inconnu commandent.

Le plus grand des hasards  est de réunir les compagnons de la tragique aventure. Au bagne, on ne choisit pas ses amis, on les subit. Impossible de s'évader avec des hommes de son choix. Êtes-vous à Cayenne ? Vos camarades sont aux îles, sur le Maroni. Il faut se contenter de ce que l'on trouve, éliminer les gredins, chercher ceux qui  ont   de   l'argent,   prendre   les   marins   qui connaissent le chemin du Brésil ou du Venezuela, se méfier des mouchards. Ce ne sont pas les gardiens qui gardent les forçats au bagne, ce sont les forçats qui se gardent mutuellement ! Le jour suivant, je constituai ma troupe.
A midi, nous étions six pour la "Belle".

Le premier, on l'appelait Menceil, une "mouche-sans-raison"***  lui ayant fait perdre  un œil.  Cinquante-six   ans   d'âge   et   vingt-neuf   de   bagne. Condamné à dix ans, mais  dix-neuf de plus au livret pour évasions. C'était un paysan, un laborieux, attaché à sa famille ! Solide encore. Il avait sept cents francs.


*** Nom donné aux guêpes, en Guyane, qui sont particulièrement agressives.

Le deuxième   était  Deverrer :   vingt-cinq   ans d'âge. A  perpétuité. Cinq ans accomplis. C'était Menoeil qui l'emmenait. Je ne savais rien de plus sur lui. Cinq cents francs.


Le troisième était Venet : vingt-huit ans. Perpétuité, Sept ans de bagne. Pauvre Venet! quel que soit son crime, il l'a expié ! Je le revois encore. C'est une vision épouvantable, mais ce n'est pas l'heure encore de vous raconter la chose. Intelligent, poli, bien élevé, instruit, parlant l'allemand. Comptable à l'hôpital. Protégé par le clergé. Manquait d'endurance physique. Onze cents francs.

Le quatrième était Brinot : trente-cinq ans. Perpétuité. Six ans de bagne. Préparateur à la pharmacie. Boucher de profession, pouvant à la rigueur faire six parts égales dans un singe. Bon camarade. Neuf cents francs.

Jean-Marie   était  le  cinquième :   vingt-six  ans. Perpétuité. Huit ans de peine. Il devait sa condamnation à une tragédie bretonne. Sa fiancée s'empoisonne. On l'accuse du crime. Il n'y est pour rien. On l'arrête. En prison, son gardien le martyrise. Dix fois par jour, il le frappe de ses clefs, en lui répétant : "Tu l'as empoisonnée, ta fiancée, hein ?" Jean-Marie est le plus fort. Au bout de vingt jours, la colère le pousse. Il tue le gardien. Avant de mourir, le gardien lui demande pardon.
Quel drame! Aux îles, j'avais connu Jean-Marie, je  lui avais appris le métier d'ébéniste. Un forçat qui  apprend  volontairement  un   métier  est un homme qui n'est pas pourri. Travailleur. Bonnes moeurs. Ne buvait pas. Ne se serait jamais évadé sans moi. Ah! le malheureux aussi! Neuf cents francs.

/...

- Le soir, à la nuit, je retournai canal Laussat. Je frôlai Ullmo qui, sortant de son travail, rentrait lui, les yeux comme toujours fixés à terre. Quelle expiation ! Si ses anciens camarades de la marine pouvaient le voir !
Et me voici devant le bouge du Chinois. Je fonce dans la porte comme si j'étais poursuivi. Cette fois, les joueurs n'eurent pas le temps de disparaître, mais ils empoignèrent l'argent qui était sur la table, et l'un qui n'avait pas  de poche —, il était nu —, mit la monnaie dans la bouche.
Le Chinois me conduisit dans la pièce à tout faire. Un Noir, assis sur le lit, fumait la pipe. C'était le sauveur.
- Eh bien ! me dit-il, la pêche va mal. J'ai une femme et deux enfants ; alors, pour remonter mes affaires, je vais entreprendre les évasions.
Il ajouta :
-  C'est moi Acoupa.
- Comment est-elle votre pirogue ?
Jamais  je  n'ai entendu prononcer ce mot de pirogue comme par Dieudonné. Il roule l'o et y superpose  les   accents  circonflexes.   On   dirait,  quand il pense  à  l'embarcation,  que la  longue  houle et le son rauque des mers de Guyane lui sont restés dans la gorge.
-  Elle est sûre, répond Acoupa.
Le Noir avait quarante ans. Il était solide. Il péchait depuis dix ans sur la côte. A première vue, il ne paraissait pas être une fripouille. Trois mille, plus deux cents, plus cent, lui dis-je. Il répondit : « Pas plus ! » On se toucha la main. C'était conclu.
Je sortis avec lui.
- Quel jour ? me demanda-t-il.
- Après-demain, le 6.
- Le rendez-vous ?
- Cinq heures du soir, à la pointe de la Crique Fouillée.
- Entendu !

DEPART

- Un par un,  chacun  de  son  côté,   moi en pékin, mes scies sur l'épaule, les cinq autres en forçats, numéro sur le cœur, nous voilà le 6 décembre - tenez, cela, pour moi, c'est une date —, quittant Cayenne, le cœur battant.
Et l'œil perçant.
Je n'ai pas vu, à ce moment, mes compagnons, mais je me suis vu. Ils ont dû partir dans la rue, comme ça, sans un autre air que leur air de tous jours. S'ils apercevaient un surveillant, ils faisaient demi-tour et marchaient, en bons transportés, du côté du camp.
Je croisais des forçats ; ils me semblaient subitement plus malheureux que jamais. J'avais pour eux la pitié d'un homme bien portant pour les malades qu'il laisse à l'hôpital. L'un que je connnaissais me demanda: "Ça va?" Sans m'arrêter, je lui répondis : "Faut bien !". Je rencontrai aussi  Me Darnal, l'avocat. "Eh bien! Dieudonnné, quand venez-vous travailler chez moi ?"
J'avais une rude envie de lui répondre :  "Vous voulez rire, aujourd'hui, monsieur Darnal !" Je lui dis : "Bientôt !"
Je tombai également sur un surveillant-chef, un Corse. On n'échangea pas de propos.
Je me retournai tout de même pour le voir s'éloigner. Je ne tenais pas à conserver dans l'oeil la silhouette de l'administration pénitentiaire; c'était, au contraire, dans l'espoir de contempler la chose pour la dernière fois. Je me retins pour ne pas lui crier: "Adieu".
J'atteignis le bout de Cayenne. La brousse était devant moi. Un dernier regard à l'horizon. Je disparus  dans la végétation.

dsc_0531Il s'agissait, maintenant, d'éviter les chasseurs d'hommes. En France, il y a du lièvre, du faisan, du chevreuil. En Guyane, on trouve de l'homme. Et la chasse est ouverte toute l'année !  J'aurais été un bon coup  de  fusil, sans me vanter.  La "Tentiaire"  aurait  doublé la prime. Fuyons la piste. Et, comme un tapir, je m'avançai en pleine forêt. Au bout d'une heure, je m'arrêtai. J'avais entendu un froissement de feuilles pas très loin. Etait-ce une bête ? un chasseur? un forçat?
Je m'aplatis sur l'humus. La tête relevée, je regardai. C'était Jean-Marie, le  Breton. Je  l'appelai. Ah ! qu'il eut peur ! Mais il me vit. En silence, tous deux, nous marchâmes encore une heure et demie, le  dos presque tout le temps  courbé.  Et  nous vîmes la Crique Fouillée. Brinot, Menceil, Venet étaient là. On se blottit. Il ne manquait que Deverrer.
- S'il ne vient pas, dit Brinot, on aura cinq cents francs de moins, tout est perdu.
- J'ai de quoi combler le vide, dis-je. Et l'on resta sans parler. Chaque fois qu'une pirogue passait, nous rentrions dans la brousse, puis nous en
ressortions quand elle était au loin.
Deverrer arriva, les pieds en sang.
Cinq heures.
Cinq heures et demie : "Tu vois Acoupa, toi ?" Six heures : "Ah ! le sale nègre ! S'il nous laisse là, les chasseurs d'hommes vont nous découvrir." Rien non plus à six heures et demie. "Pourvu qu'il ne nous ait pas vendus ? Ou le Chinois, peut-être ?"
Nous sommes accroupis dans la vase, le cœur envasé aussi. La crique devient obscure. Une pirogue se dessine sur la mer. Elle avance lentement, quoique nos désirs la   tirent...  très lentement,  prudemment, je me dresse. Je  fais un signe. J'ai reconnu Acoupa.
La pirogue se hâte, elle est suivie d'une autre, une autre plus petite. Le Chinois la monte !
Je puis dire que sur le moment, nous  nous mîmes à les adorer, ces deux hommes-là! Ceux  qui ont  des souliers se  déchaussent, et nous embarquons. Le Chinois saute dans la pirogue avec nous. Il allume  sa   lanterne.   Maintenant, avant  tout, il faut le payer. Nous  sortons chacun nos cinq cents Francs. Brinot, qui n'avait rien préparé, est obligé de les retirer de son plan (porte-monnaie intime en forme de cylindre et en fer-blanc). Chacun compte et recompte. Il y a de menus billets, c'est long! Quand ils ont recompté, ils recomptent une troisième fois! Vous pensez, il  y  a des hommes comme Deverrer qui ont vendu la moitié de leur pain pendant deux ans pour rassembler la somme! C'est leur vie, ces cinq cents francs.

fgOn y arrive tout de même  petit à petit. Cinq cents francs, puis mille, puis mille cinq cents, puis deux mille. Moi, j'ai bazardé mes coffrets,  tous les souvenirs que je voulais rapporter aux bienfaiteurs. C'est dur aussi, de se séparer de cet argent-là! Enfin, je le donne. Menceil fut le dernier. Il ne trouvait pas le compte, il s'égarait au milieu de ses billets de cent sous.  "Ça me fait mal à l'estomac, disait-il, de les revoir." Il les avait échangés, lui aussi, contre son pain. Enfin, les trois mille francs sont réunis!
Le Chinois les prend. Il s'approche de sa lanterne. Et voilà qu'il commence à compter et à vérifier les billets, et cela avec un tel soin que l'on aurait dît qu'il cherchait sur chacun  la signature de l'artiste auteur de la vignette. Il n'en passa pas un. Cela dura une demi-heure.
Après, le Chinois les donna au nègre. Le nègre s'attacha la lanterne au cou et se mit à compter et à vérifier.
I1 n'alla pas plus vite que son compère ! Après, il les redonna au Chinois, qui se remit à les  recompter et à les revérifier. Enfin,  ce  fut fini ; le Chinois les glissa dans sa ceinture.
Il souffla sa lanterne, regagna son embarcation et, silencieux, dans la nuit chaude, emportant l'argent du pêcheur, il rama vers son bouge.
- En route, dit Acoupa.
Et il enleva la pirogue.
Elle a sept mètres de long et un mètre de large. Nous sommes sept dedans. Il fait noir. Nous longeons la forêt vierge. Soudain, comme sur un ordre, les moustiques nous attaquent furieuse­ment.
 Deverrer, qui est jeune, geint sous la souffrance. "Silence, ordonne Menceil. Ce n'est pas la peine d'avoir échappé aux chasseurs d'hommes pour les attirer maintenant à cause de deux ou trois mous­tiques ! "
 Le jeune se tait. Et alors commence le supplice, qui durera jusqu'à l'aube. On se caresse sans arrêt la figure, le cou, les pieds, les chevilles de haut en bas, de bas en haut, dans un continuel mouvement de va-et-vient. Et à pleines mains on les écrase. Ils sont des millions contre vous, vous entendez, oui, des millions ! J'en ai écrasé pendant neuf heures de suite, contre ma peau, pour mon compte !

*******************************

Quelques observations. Dieudonné et ses compagnons eurent la chance de tomber sur des complices "honnêtes". Il est toutefois probable que près du lieu de la transaction, des observateurs veillaient, prêts à intervenir dans l'hypothèse où les évadés tenteraient un coup de force... Comme il était fréquent que l'on attendît qu'ils eussent payé pour les faire prisonnier voire, plus fréquemment, pour les abattre : l'administration pénitentiaire récompensait les chasseurs d'hommes qui touchaient peu ou prou la même prime s'ils ramenaient des prisonniers, des cadavres ou, pour se simplifier l'existence, juste leur tête et leur matricule s'ils étaient revêtus de leur tenue de forçat.

Il est évident que l'intermédiaire asiatique ne se contentait pas de sa modeste commission de cent francs. Le pêcheur Acoupa*lui doit certainement une forte redevance - assurance pour lui de se voir proposer de futurs "clients".  Les Chinois de Guyane pratiquaient également beaucoup l'usure... Une telle opération permettait peut être à un modeste pêcheur de se débarrasser d'une lourde dette.

* Un pseudonyme, de toute évidence. C'est le nom d'un poisson très apprécié en Guyane.

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Acoupa

Le prix de l'évasion: cinq cents francs par passager correspondait peu ou prou à deux mois de salaire d'un ouvrier très qualifié. Si Dieudonné, forçat "libre" qui travaillait pour son propre compte - et qui en outre, à la fois comme ébéniste et du fait se sa renommée qui conférait une valeur à la signature de ses oeuvres - pouvait à la rigueur thésauriser cette somme en quelques mois, il n'en était pas de même de ses compagnons en cours de peine qui avaient interdiction absolue de posséder du numéraire en leur compte propre (il s'exposaient à la confiscation assortie d'une sanction disciplinaire). On mesure dans ces conditions la somme de souffrances (la vente quotidienne d'une demi ration de pain déjà insuffisante)  et de volonté qu'il leur fallut déployer pour atteindre ce capital.

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                                          L'océan à Cayenne

 

fusains attribués dieudonnéFusains attribués à Dieudonné

 

A suivre : S'évader (3) De Cayenne au Brésil - Le drame.   (lien)

Source: l'homme qui s'évada (Albert Londres). L'ouvrage est désormais libre de droits.

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18 mai 2013

Le transport qui amena Dreyfus en Guyane, en 1895.

(rapport du Médecin Chef, commissaire du Gouvernement)

 

FL001778_sVoici la transcription intégrale du rapport de voyage établi par le Médecin de 1ère classe Rançon,

Commissaire du Gouvernement à bord du "Ville de Saint-Nazaire", responsable du convoi de 1894.

Ce convoi faisait l'objet d'une attention particulière: ce fut lui qui emmena Alfred Dreyfus, condamné "à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée" en compagnie de transportés et de relégués.

 

555_377_image_caom_3350rm_b171_01rBord  "Ville de Saint-Nazaire, le 10 mars 1895.
Le médecin de 1ère classe des Colonies Rançon
Commissaire du Gouvernement à bord du vapeur
affêté "Ville de Saint Nazaire" à Monsieur le Gouverneur de la Guyane Française.
                

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur de vous rendre compte des conditions dans lesquelles s'est effectué le dernier voyage du vapeur "Ville de Saint Nazaire" affrêté pour le transport à la Guyane des condamnés aux travaux forcés et des relégués, et de porter à votre connaissance les évènements qui se sont produits à bord ainsi que les observations auxquelles je me suis livré au cours de la traversée de l'Île d'Aix aux Îles du Salut.
  

 Conformément aux ordres de Monsieur le Ministre des Colonies, la "Ville de Saint Nazaire" a appareillé de l'Île d'Aix le 22 février dernier à septe heures du soir, à destination de la Guyane en emportant un convoi composé comme il suit:

  1 - Mr le Docteur Rançon, Médecin de 1ère classe des Colonies, Commissaire du Gouvernement,
  2 - Monsieur le Surveillant-Principal Grimm Jean-Baptiste, Edmond, Chef de convoi,
  3 - Mr le Surveillant-Chef de 1e classe Bastard François, Marie,

555_379_image_caom_3350rm_b171_01v4 - Mr le Surveillant-Chef de 2e classe Tournez Barthélémy ;
  5 - Dix-Sept Surveillants de 1e, 2e et 3e classe,
  6 - Onze femmes de surveillants,
  7 - Dix enfants de Surveillants, dont un seul est agé de moins de 3 ans,
  8 - Soixante-Dix condamnés à la relégation collective,
  9 - Cent-trente-sept condamnés aux travaux forcés,
 10 - Un condamné à la Déportation dans une enceinte fortifiée, à perpétuité,
Soit en tout Deux-cent-cinquante passagers de toutes classes dépendant tous du Ministère des colonies.

 D'une façon générale, je suis heureux, Monsieur le Gouverneur, de vous annoncer que le voyage s'est effectué dans les meilleures conditions voulues et je me plais à reconnaître que, pendant toute la durée de la traversée, tout s'est passé à bord de la façon la plus correcte. La compazgnie a comme toujours scrupuleusement exécuté le cahier des charges qui lui est imposé. Le détachement de surveillants s'est conduit d'une façon exemplaire, et les condamnés et relégués ont rigoureusement observé les consignes et les...  [il manque une page du rapport]

/...

555_380_image_caom_3350rm_b171_02rBien que nous n'ayons eu aucun décès et bien que la santé générale se soit sensiblement améliorée, je n'hésite pas, Monsieur le Gouverneur, à vous déclarer que je suis loin d'être satisfait au moment de l'arrivée de l'état sanitaire du convoi.

    2 - Condamné à la Déportation dans une enceinte fortifiée.

J'arrive maintenant, Monsieur le Gouverneur, à la partie la plus pénible et la plus délicate de notre tâche et je vais avoir l'honneur de vous rendre compte aussi exactement et aussi fidèlement de la triste mission que nous avons eu à accomplir au cours de ce dernier voyage en ce qui concerne le nommé Dreyfus (Alfred), ex capitaine, condamné à la Déporttaion Dans une enceinte fortifiée pour crime de haute trahison.

A - Embarquement. - Conformément aux instructions de MM les Ministres des Colonies et de la Marine, le condamné Dreyfus Alfred a été embarqué à bord du vapeu affrêté "Ville de St-Nazaire" dans le plus grand secret et dans le plus strict incognito.

  Afin de nous conformer aux prescriptions de MM les Ministres de l'Intérieur, de la Marine et des Colonies, une fouille minutieuse des effets et des objets appartenant au prisonnier a été faite en notre présence dans le corps de garde attenant à la cellule qu'il occupait au Dépôt de St Martin de Ré. Cette fouille est restée infructueuse et n'a amené la découverte d'aucun papier ni objet suspect.

555_381_image_caom_3350rm_b171_02vIl n'a été laissé à sa disposition que les vêtements qui lui étaient absolument nécessaires pour se vêtir et une couverture de voyage. Le reste a été, en notre présence, renfermé dans une malle et une valise ad hoc.

  Mr le Préfet maritime de Rochefort avait décidé que Dreyfus serait embarqué sur l'aviso de l'Etat "l'Actif" en même temps que les autres condamnés composant le convoi. Mais après en avoir longuement conféré, Mr le Directeur du Dépôt, Mr le Lieutenant de vaisseau commandant le convoi et moi, nous avons reconnu que vu l'état des esprits à St Martin de Ré, et la présence dans la ville de proches parents du prisonnier, il pouvait y avoir de graves inconvénients à procéder ainsi. Nous avons en conséquence décidé de l'embarquer isolément et immédiatement.

Le condamné fut donc conduit sous bonne escorte, et, en notre présence, à bord d'une vedette à vapeur mouillée devant le port de la citadelle. Je pris place à ses côtés avec 4 surveillants militaires choisis et Mr le Surveillant Principal Grimm, dans la chambre du patron. Cette opération se fit sans aucun incident. A quatre heures quinze minutes du soir,  nous faisions route vers la rade de l'Île d'Aix où nous arrivions sans encombre à huit heures trente minutes, le long de la "Ville de Saint Nazaire".

555_382_image_caom_3350rm_b171_03rConformément aux instructions de Mr le Ministre des Colonies, le prisonnier fut immédiatement conduit dans le plus grand secret dans le bagne des femmes qui lui avait été assigné, par ordre, comme cellule pendant tout le cours de la traversée. Deux surveillants militaires furent commis pendant cette première nuit à sa garde, et reçurent la consigne formelle de ne pas lui adresser la parole et de ne répondre à aucune des questions qu'il pourrait leur adresser, quelles qu'elles soient. Cette consigne a été scrupuleusement et fidèlement observée. Des rondes répétées nous ont permis d enous en assurer.

Dès le lendemain et pour suivre à la lettre les instructions du département, nous arrêtâmes, Mr le Commandant du vapeur "Ville de St Nazaire" et moi, les grandes lignes d'une consigne générale dans le but de faire surveiller attentivement le prisonnier et pour exécuter scrupuleusement les ordres de Mr le Ministre des Colonies.

Nous décidâmes, en conséquence, de concert avec Mr le Surveillant-Principal, chef de convoi:

555_383_image_caom_3350rm_b171_03v1 - Que le prisonnier serait gardé à vue nuit et jour par un surveillant militaire, ancien de service et offrant toutes les garanties voulues d emoralité et de discipline militaire. En conséquence, quatre surveillants de 1ère classe furent uniquement chargés de ce service. Ils se relayaient toutes les deux heures.
  Ce poste de confiance fut donné aux surveillants de 1ère classe Leblanc, Tomasi, Duval et Arboireau dont le plus jeune ne compte pas moins de 14 ans de service. Je me hâte de dire qu'ils se sont acquittés de leur pénible tâche d'une façon remarquable et digne du plus grand éloge.

2 - La consigne leur fut donnée de ne pas perdre de vue le prisonnier une minute, de ne jamais lui adresser la parole, de ne répondre à aucune de ses questions, de surveiller ses moindres mouvements, de veiller à ce qu'il ne communique avec persnne, de faire écarter du panneau quiconque s'y présenterait et particulièrement de s'assurer qu'il n'écrivait pas.
  Cette consigne fut, pendant toute la durée de la traversée, exécutée à la lettre.

3 - Il fut convenu que les clés des cadenas de sureté seraient toujours entre les mains du Capitaine et que la porte du bagne ne serait ouverte, pour les besoins du service, qu'en présence du Capitaine, de moi, du Surveillant-Principal chef de convoi ou du Surveillant-Chef  de 1ère classe Bastard, chef de bordée.

Pendant toute la durée de la traversée, il ne fut en aucun cas contrevenu à ces dernières prescriptions.

555_384_image_caom_3350rm_b171_04r4 - Lorsque le prisonnier monta sur le pont, il fut tenu un compte rigoureux des instructions du Département. Il eut toujours sa promenade dans l'isolement le plus complet et sous la surveillance de deux de ses gardiens qui avaient alors pour consigne spéciale de s'opposer même parla force à toute tenttaive de suicide et de veiller à ce qu'il ne communique avec qui que ce soit, soit par gestes, soit par paroles.
  J'ai constaté chaque jour que cette consigne avait été régulièrement observée.

5 - En ce qui concerne les vêtements, nous arrêtames les dispositions suivantes qui furent toujours scrupuleusement exécutées : on ne laissa à sa disposition que les effets dont il avait strictement besoin pour se vêtir, et les objets de toilette, savon, éponge, brosse à habits et brosse à dents qui lui étaient absolument indispensables. Tous les vêtements et objets avaient au préalable étés minutieusement visités. Il en a été de même pour les vêtements et linge de rechange dont il a eu besoin au cours de la traversée.

En résumé, jamais un vêtement, objet quelconque ne lui a été remis sans avoir au préalable été visité dans les moindres détails.

555_385_image_caom_3350rm_b171_04v

Le prisonnier ayant demandé des livres, on s'est bien gardé de lui donner ceux qui lui avaient été envoyés par sa famille au Dépôt de Saint-Martin de Ré. On ne lui prêta que les livres de la bibliothèque du bord et encore, après s'être assuré qu'ils ne contenaient ni papiers ni indications suspectes.

Conformément aux instructions du Département, le condamné Dreyfus fut soumis aux mêmes instructions et à la moindre discipline que les autres prisonniers.

Pendant tout le voyage, il fit preuve du plus grand sang-froid, et je dirais plus, de la plus Grande indifférence. Une fois seulement, son calme parut l'abandonner et assis sur son escabeau, il sanglota pendant une dizaine de minutes,  mais sans prononcer aucune parole.

Au moment du débarquement, sa santé est bonne et n'a jamais été altérée au cours du voyage. Du moins il n'a jamais réclamé nos soins. Son sommeil a été généralement bon. Par deux fois seulement, il eut des cauchemars pendant lesquels il répéta à deux reprises, sauf variantes, plusieurs phrases dont le sens était que le vrai coupable ne tarderait pas à être découvert, car sa femme payait pour cela plusieurs agences de police et dépensait de ce fait mille francs par mois.

555_386_image_caom_3350rm_b171_05rEn résumé, comme vous pouvez le voir, Monsieur le Gouverneur, toutes les mesures ont été prises à bord pour obéir aux instructions du Département et pour seconder le plus efficacement possible les vues du Gouvernement : on ne saurait , à mon avis, adresser à Monsieur le Capitaine Thémin trop d'éloges pour tout le zèle, le dévouement et la présence d'esprit qu'il a montrés dans l'accomplissement d'une mission qui demandait autant de tact que de la volonté et de l'énergie.


3 - Personnel libre.


Le personnel libre embarqué sur la "Ville de Saint-Nazaire" ne comprend uniquement, cette fis que le détachement de surveillants militaires , leur famille et Madame Mahieu, belle-mère du Surveillant de 1ère classe Tomasi, embarquée avec autorisation du Département.

Les deux infirmiers coloniaux titulaires du poste ayant été oubliés et n'ayant reçu aucun avis du Département ne se sont pas présentés à l'embarquement.  De ce fait, le service médical a été pour Mr le Médecin Major relativement pénible. Il l'eut été bien davantage, si Mr le Directeur de la Comptabilité et des services pénitentiaires, président de la commission de visite, ne l'avait pas autorisé à utiliser les services de deux condamnés en qualité d'infirmiers. Ces deux hommes se sont bien conduits et m'ont rendu des services appréciables.

 

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A - Locaux - Les locaux affectés au Personnel libre étaient au moment du départ dans le plus parfait état de propreté. Il en a été de même pendant toute la durée de la traversée.

B - Literie - Couchage - La literie et les objets de couchage donnés par la Compagnie ne laissaiant rien à désirer. Les matelas ont été refaits à neuf ainsi que cela a lieu pour haque voyage. La compagnie, comme elle en a pris la bonne habitude, a encore donné aux familles des surveillants de 2e et 3e classe , des draps, oreillers etc. etc. Bien que cela ne sui soit nullement imposé par la charte-partie.

C - Nourriture - La nourriture a toujours été saine, abondante et bien préparée. Je n'ai, du reste, reçu aucune réclamation à ce sujet et n'ai entendu que des paroles de remerciement et de contentement.

D - Discipline - Je n'ai absolument que des éloges à adresser au détachement des surveillants tout entier. Chacun a fait son devoir, et a fait preuve, malgré les charges du service, du plus grand esprit de discipline et de subordination. De tous les détachements mis jusqu'à ce jour à ma disposition, celui ci est assurément le meilleur. Il ne se compose du reste que de vieux serviteurs qui depuis longtemps déjà ont fait leurs preuves.
Je suis, je vous avouerai franchement, embarrassé pour en signaler quelques-uns tout particulièrement à votre bienveillane. Il me faudrait vous les citer tous. Vous pourrez, du reste, vous en rendre un compte exact par l'état de notes qui leur ont été données mar Mr le Surveillant Principal, chef de convoi.

555_388_image_caom_3350rm_b171_06rJe vous demanderai donc de vouloir bien accorder au détachement tout entier un témoignage officiel de votre haute satisfaction. Etant sonné la façon vraiment déplorable de servir du dernier détachement et la situation toute particulière dans laquelle s'est trouvé celui-ci, je me permets de vous dire que j'attache un haut prix à ce que vous vouliez bien avoir la bonté de leur témoigner aussi votre contentement par un ordre du jour motivé.

Toutefois, je vous prierai de vouloir bien accorder tout particulièrement votre haute protection à M.M Grimm, Surveillant Principal, dont je n'ai pas besoin de vous faire l'éloge et qui m'a rendu des services signalés dans les circonstances pénibles dans lesquelles nous nous sommes trouvés à bord, Bastard et Tournez, Surveillants Chefs qui sont des serviteurs dévoués ; Leblanc, Duval, Tomasi, Arboireau et Firolini, surveillants de 1ère classe qui ont  su s'acquitter au cours du voyage de tâches ingrates et souvent fort difficiles.

E - Etat sanitaire - L'état sanitaire du détachement de surveillants militaires et de leurs familles et, au moment de leur débarquement, aussi bon que possible.

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4 - Equipage

L'équipage embarqué sur le vapeur affrêté "Ville de Saint Nazaire" se compose de 36 hommes, nombre absolument suffisant pour assurer les différents services de bord. Chacun, selon ses attributions, s'est efforcé de nous rendre notre tâche facile et a fait son possible pour nous seconder efficacement.

Il n'y a jamais eu aucune relation de quelque nature que ce soit entre un homme quelconque de l'équipage et les condamnés. Je dirai plus, dans les circonstances présentes, tous ont fait preuve de la plus grande discrétion.

Je n'ai plus, Monsieur le Gouverneur, à vous faire l'éloge du capitaine Thémin. Je ne ferai que vous répéter ce que je vous ai déjà dit dans mes autres rapports. Ce serait donc inutile. Je me permettrai seulement en terminant de formuler bien timidement un voeu qui m'est cher, c'est qu'après la délicate mission qu'il vient de remplir et étant donné ses services antérieurs, Mr le Capitaine Thémin reçoive enfin la récompense qu'il a depuis longtemps déjà méritée.

Je vous demanderais en conséquence, Monsieur le Gouverneur, de vouloir bien, en cette circonstance, lui accorder votre haute protection.
Je suis, avec le plus profond respect,
Monsieur le Gouverneur,
Votre très obéissant serviteur

Signé: Dr Rançon

*****************************************

 

05On ne peut que demeurer abasoudi devant le haut degré de paranoïa qui entoura le transport de Dreyfus (seule peut être ne fut pas envisagée l'abordage en plein océan du bateau affrêté par des unités de la marine allemande, dans le but de libérer le supposé traitre). Le responsable du convoi, en outre, s'attacha dans ce rapport à ce que toutes les parties prenantes, depuis le commandant du vapeur jusqu'à l'humble surveillant de troisème classe voient leurs mérites reconnus et soient récompensés à la hauteur de ces derniers - sans doute pour éviter qu'on se pose des question sur la culpabilité du déporté (qui ne faisait pas débat en 1895) et sur la pertinence des sanctions infligées. 

On n'oubliera pas de situer le contexte: le personnel est militaire, et pour un membre de l'armée, la trahison à des fins vénales est le comble de l'ignominie. Cela, plus l'antisémitisme latent (qui explosera plus tard au fur et à mesure du développement de l'affaire ne peut que les inciter à éprouver hostilité et mépris à l'égard du coupable, forcément coupable. Plus que les brimades d'ordre matériel, c'est sans nul doute ce mépris universel qui affecta profondément Dreyfus.

Le rapport est tronqué. Nous formulerons deux hypothèses à cet égard: soit une perte de documents, soir une sélection des fragments consacrés à Dreyfus ou peu s'en faut, les transportés et relégués étant considérés comme partie négligeable.

11 mai 2013

Des évadés repris s'entretiennent avec Albert Londres, en route vers la Guyane.

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VERS LA GUYANE

Quand ce matin, le Biskra maintenant promu au rang de paquebot annexe dans la mer des Antilles et qui, naguère, transportait des moutons d’Alger à Marseille, eut jeté l’ancre devant Port-d’Espagne, les passagers de tous crins et de toutes couleurs, chinois, créoles, blancs, indiens, entendirent ou auraient pu entendre le commandant Maguero crier de sa passerelle : « Non ! Non ! je n’ai ni barre, ni menottes, ni armes, je n’en veux pas ! »

En bas, sur la mer, onze hommes blancs et deux policiers noirs attendaient, dans une barque. C’était onze Français, onze forçats évadés, repris, et qu’on voulait rembarquer pour la Guyane.

Le soleil et la fatalité pesaient sur leurs épaules. Ils regardaient le Biskra avec des yeux remplis de tragique impuissance. Puis, se désintéressant de leur sort, de la discussion et du monde entier, ils courbèrent la tête sur leurs genoux, se laissant ballotter par le flot.

Les autorités anglaises de Trinidad insistant pour se débarrasser de cette cargaison, on vit arriver peu après un canot qui portait le consul de France.

– La prison de Port-d’Espagne n’en veut plus, et moi je ne puis pourtant pas les adopter, gardez-les, commandant, fit le consul.

Il fut entendu que les Anglais prêteraient onze menottes et que trois surveillants militaires rentrant de congé et qui regagnaient le bagne dans les profondeurs du Biskra seraient réquisitionnés et reprendraient sur le champ leur métier de garde-chiourme.

Alors, le commandant cria aux deux policiers noirs :

– Faites monter !

Les onze bagnards ramassèrent de misérables besaces et, un par un, jambes grêles, gravirent la coupée.

Trois gardes-chiourmes ayant revêtu la casquette à bande bleue, revolver sur l’arrière-train, étaient déjà sur le pont.

 Mettez-vous là, dit l’un d’eux.

Les bagnards s’alignèrent et s’assirent sur leurs talons.

Quatre étaient sans savates. Chiques et araignées de mer avaient abîmé leurs pieds. Autour de ces plaies, la chair ressemblait à de là viande qui a tourné, l’été, après l’orage. Sur les joues de dix d’entre eux, la barbe avait repoussé en râpe serrée, le onzième n’en était qu’au duvet, il avait vingt ans. Vêtus comme des chemineaux dont l’unique habit eût été mis en loques par les crocs de tous les chiens de garde de la grand’route, ils étaient pâles comme de la bougie.

– Et s’ils s’emparent du bateau ? demandaient avec angoisse des passagers n’ayant aucune disposition pour la vie d’aventures.

Pauvres bougres ! ils avaient plutôt l’air de vouloir s’emparer d’une boule de pain !

Les surveillants reconnaissaient les hommes.

– Tiens ! dit l’un, au troisième du rang, te voilà ? Tu te rappelles ? C’est moi qui ai tiré deux coups de revolver sur toi, il y a trois ans, quand tu t’évadas de Charvein.

– Oui ! répondit l’homme, je me rappelle, chef !

Le sixième se tourna vers son voisin :

– Reluque le grand (le plus grand des surveillants), pendant ses vacances il s’est fait dorer la gueule avec l’argent qu’il vola sur nos rations.

– Debout ! commanda le chef.

Les onze forçats se levèrent tout doucement.

Le consul quittait le bord.

– Merci tout de même, monsieur le consul !

– Pas de quoi !

– Allons, venez ! dit le gardien de première classe, au ventre convexe.

Les hommes suivirent. Par une échelle, ils descendirent aux troisièmes.

 Oh ! là ! faisaient les femmes des gardes-chiourmes, comme ils sont ! les pauvres garçons !

– Tais-toi ! commanda Gueule d’or à sa compagne.

– Papa ! dit le gosse du surveillant de première classe, tu vas avoir du boulot, maintenant !

On les arrêta d’abord dans l’entrepont.

– Videz vos sacs et vos poches.

Sacs et poches rendirent la plus misérable des fortunes : briquets, bouts de bois, bandes de linge, une bouteille remplie d’allumettes jusqu’au col. L’un tendit un rasoir :

– C’est tout ce qui me reste de ma boîte de perruquier.

– Où est-elle ?

– Entre les pattes d’un douanier hollandais qui se l’est offerte.

– Les douaniers vous dépouillent ?

– C’est-à-dire qu’ils prennent ce qui leur fait plaisir. Le même m’a soulagé de trois kilos de chocolat, dix jours de vie… C’est ce que l’on appelle les braves gens !

– Tais-toi, dit le plus pâle, ne pas arrêter des forçats, c’est déjà leur faire la charité.

– Chef, pouvons-nous prendre quelques allumettes dans la bouteille ?

– Prenez.

– Vous n’avez plus rien ?

– Voilà la boussole.

Et on les conduisit tout au bout du bateau, au-dessus de l’hélice.

LE RÉCIT DE L’ÉVASION

À la fin de l’après-midi, comme il était six heures et que nous longions les côtes de Trinidad, quittant le pont supérieur, je descendis par l’échelle des troisièmes et, à travers la pouillerie ambulante des fonds de paquebots, je gagnai le bout du Biskra.

Les onze forçats étaient là, durement secoués par ce mélange de roulis et de tangage baptisé casserole.

– Eh bien ! leur dis-je, pas de veine !

– On recommencera !

Sur les onze, deux seulement présentaient des signes extérieurs d’intelligence. Les autres, quoique maigres, semblaient de lourds abrutis. Trois d’entre eux ayant découvert un morceau de graisse de bœuf s’en frottaient leurs pieds affreux répétant : « Ah ! ces vaches d’araignées crabes ! » Mais tous réveillaient en vous le sentiment de la pitié.

On aurait voulu qu’ils eussent réussi.

– D’où venez-vous ? De Cayenne ?

– Mais non ! de Marienbourg, en Guyane hollandaise.

« Nous nous étions évadés du bagne depuis dix-huit mois. On travaillait chez les Hollandais. On gagnait bien sa vie…

– Alors pourquoi avez-vous pris la mer ?

 Parce que le travail allait cesser et que les Hollandais nous auraient renvoyés à Saint-Laurent. Tant que les Hollandais ont besoin de nous, tout va bien. Ils nous gardent. Ils viennent même nous débaucher du bagne quand ils créent de nouvelles usines, nous envoyant des canots pour traverser le Maroni, nous donnant des avances. C’est qu’ils trouvent chez nous des ouvriers spécialistes et que ce n’est pas les nègres qui peuvent faire marcher leurs machines.

« Mais, depuis quelques années, ils sont sans cœur. Dès qu’un homme est inutile, ils le livrent. C’est la faute de quelques-uns d’entre nous, qui ont assassiné chez eux, à Paramaribo. Les bons payent pour les mauvais.

– T’as raison, Tintin, dit un rouquin qui graissait les plaies de ses pieds.

– Alors… mais, s’avisa Tintin, à qui ai-je l’honneur de parler ?

– Je vais au bagne voir ce qui s’y passe, pour les journaux.

– Ah ! dit Tintin, moi j’étais typo avant de rouler dans la misère.

– Alors ?

 Alors, pour gagner la liberté, nous nous sommes cotisés, les onze. Nous avons acheté une barque et fabriqué les voiles avec de la toile à sac, et voilà treize jours…

– Quatorze ! fit un homme sans lever la tête qu’il tenait dans ses mains.

 …Nous quittions Surinam. C’est au Vénézuela que nous voulions aller. Au Vénézuela on est sauvé. On nous garde. On peut se refaire une vie par de la conduite.

« Il nous fallut neuf heures pour sortir de la rivière. Quand, au matin, nous arrivâmes devant la mer, on vit bien qu’elle était mauvaise – mais elle est toujours mauvaise sur ces côtes de malheur – on entra dedans quand même. On vira à gauche, pour le chemin. Le vent nous prit. La boussole marquait nord-est. C’était bon.

« Deux jours après nous devions voir la terre. Le Vénézuela ! On ne vit rien. La boussole marquait toujours nord-est. Le lendemain on ne vit rien non plus, mais le soir ! Nous avons eu juste le temps de ramasser les voiles, c’était la tempête.

« D’une main nous nous accrochions au canot et de l’autre nous le vidions de l’eau qui embarquait.

« Nous n’avions pas peur. Entre la liberté et le bagne il peut y avoir la mort, il n’y a pas la peur. Ce ne fut pas la plus mauvaise nuit. Le quatrième jour apparut. À mesure qu’il se levait, nous interrogions l’horizon. On ne vit pas encore de terre ! Ni le cinquième jour, ni le sixième.

– Aviez-vous des vivres ?

– Cela n’a pas d’importance. On peut rester une semaine sans manger. Nous avions à boire. La dernière nuit, la septième, ce fut le déluge et le cyclone. Eau dessus et eau dessous. Sans être chrétiens, nous avons tous fait plusieurs fois le signe de croix.

Les onze hommes à ce moment me regardèrent comme pour me dire : « mais oui. »

– La barque volait sur la mer, tel un pélican. Au matin, on vit la terre. On se jeta dessus. Des noirs étaient tout près.

« – Vénézuela ou Trinidad ? crions-nous.

« – Trinidad.

« C’était raté. Nous voulûmes repousser le canot, mais sur ces côtes les rouleaux sont terribles. Après huit jours de lutte, nous n’en avons pas eu la force. Le reste n’a pas duré cinq minutes. Des policemen fondirent sur nous. Dans Trinidad, Monsieur, il n’y a que policiers et voleurs. Un grand noir frappa sur l’épaule du rouquin et dit : « Au nom du roi, je vous arrête ! » Il n’avait même pas le bâton du roi, ce macaque-là ! mais un morceau de canne à sucre dans la main. Ces noirs touchent trois dollars par forçat qu’ils ramènent. Vendre la liberté de onze hommes pour trente-trois dollars, on ne peut voir cela que dans ce pays de pouilleux.

Alors j’entendis une voix qui sortait du deuxième forçat : « Moi, j’ai tué pour moins. »

– Ce n’est pas de chance ! dit Tintin. Quarante camarades nous avaient précédés depuis deux mois, tous sont arrivés. L’un est même marié à la Guayra.

Le garçon de cambuse surgissait sur l’arrière. Je lui commandai une bouteille de tafia.

– On n’est pas des ivrognes, dit l’ancien typo. Les ivrognes ne s’évadent pas. Ils sont vieux à trente ans et n’ont pas de courage ; mais après tout ça, on veut bien ! ça nous retapera le cœur.

– Et les foies ! dit le rouquin.

– Voyons ! reprit Tintin, où donc, est-il le Venezuela ? et, tendant son bras à tribord : c’est bien par là ?

– C’est par là.

– On l’a raté de rien ! Moi j’aurai une peine légère : six mois de prison, je suis relégué, mais Pierrot, qui est à perpète, en a pour cinq ans de Saint-Joseph.

– Oui, fit Pierrot, mille cinq cents jours pour avoir risqué la mort pendant sept jours et connu la septième nuit ! Un marin qui aurait passé par là serait décoré, moi on me souque ! Si vous allez là-bas pour les journaux, ce sera peut-être intéressant, rapport à la clientèle, mais non pour nous. Quand on est dans l’enfer, c’est pour l’éternité.

Une voile blanche apparaissait à plusieurs milles du Biskra.

Tous la regardèrent et le rouquin dit :

– C’est peut-être la bande à Dédé ?

– Peut-être. C’est la date.

– Eux sont dans la bonne direction.

La nuit tropicale tombait tout d’un coup comme une pierre. Les onze forçats qu’on n’avait pas menottés s’arrangèrent un coin pour le sommeil. Comme l’un d’eux se couchait sur son pain :

« Ne brouille pas le pain, dit Tintin, donne-le pour la réserve. » Des premières, arrivait un vieux chant fêlé de piano-annexe. C’était un air de France vieilli aux Antilles, et plusieurs, mélancoliquement, le fredonnèrent. On entendait aussi les coups de piston de la machinerie. À onze nœuds cinq – et à des titres différents –le Biskra nous emmenait au bagne.

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S'évader (2) - La voie maritime vers l'ouest.

(lien vers la première partie)

mangroves_guyanaise(vue d'une mangrove à marée basse ; dans ces régions, l'amplitude des marées varie de 2.50 à 3.60m)

++display++533x533Cette forme d'évasion était éminemment dangereuse, du fait des conditions naturelles, à commencer par les mangroves tout au long des rivages entre l'Orénoque et l'Amazone. Sur des milliers de kilomètres et à l'exception de très rares plages derrière lesquelles sont bâties des agglomérations que les fugitifs devaient éviter, s'allongent ces mangroves composées de milliers de palétuviers et de mangliers, arbres "montés sur échasses" poussant sur une épaisse couche de vase dans laquelle grouillent des milliards de crabes. A intervalles réguliers, des mouvements de cette couche de vase se produisent et les palétuviers disparaissent en laissant une masse infranchissable de troncs disloqués.

la-mangroveCi-dessus :  ce "crapahutage" contemporain de militaires français très bien équipés dans la mangrove guyanaise donne une idée de la difficulté rencontrée pour atteindre le "vrai" rivage, pour des hommes mal vêtus et pas entraînés. Il faut parcourir de cinq cents mètres à trois kilomètres dans ces conditions, avant de trouver la terre ferme.

031019 003Près de la Montagne d'Argent : "rivage"... (photo de l'auteur)

En outre, les vents comme les courants dominants poussent inexorablement les embarcations vers l'ouest. De ce fait le chemin "naturel" allait dans cette direction, mais la route était longue: la Guyane hollandaise, actuel Suriname, "rendait" systématiquement les évadés (après, parfois, les avoir fait travailler quelques mois sans salaire quand la colonie avait besoin de main d'oeuvre : il n'y a pas de petit profit), la Guyane anglaise tout comme Trinidad toléraient qu'ils s'y arrêtent quelques jours, le temps de refaire des provisions (l'eau, surtout), de calfater l'embarcation, et de revoir le gréement, mais n'admettait pas qu'ils s'y installent. Lorsque l'administration pénitentiaire réclamait les évadés, des magistrats indépendants statuaient: si on leur démontrait que pour s'évader, ils avaient commis un crime, l'extradition était vraisemblable ; dans le cas contraire elle était refusée, les autorités du Commonwealth désapprouvant la politique française qui transformait l'Amérique latine en "dépotoir" et ne manquant pas de le signifier par un manque flagrant de coopération.

86338285_o

OCT2010-063Il fallait atteindre le Venezuela pour avoir une chance d'être accueilli (et encore, ce pays rendait parfois les évadés, surtout quand certains avaient commis des crimes ou délits graves : Bougrat qui s'y conduisit en héros put rester jusqu'à la fin de ses jours ; ses compagnons furent remis aux autorités françaises). On ajoutera qu'au large des Guyanes hollandaise et anglaise, un gigantesque banc de vase, le banc de Nickerie, surnommé le tombeau des Français, constituait un piège redoutable où des dizaines de malheureux trouvèrent une mort affreuse, le plus souvent par l'insolation et la soif.

On ajoutera que si les cyclones sont inexistants aux abords de l'Equateur, les grains tropicaux sont quasi quotidiens et qu'ils sont à l'origine d'un clapot qui rend très aléatoire la manoeuvre d'une petite embarcation. Et quand une houle régulière se forme, elle tend à déferler car les haut-fonds sont nombreux. D'où de nombreux chavirages. C'est Bougrat (et non Charrère, dit "Papillon") qui sauva sa barque remplie par une vague, en la positionnant promptement pour que la suivante la vide en grande partie par l'effet d'inclinaison... On imagine la tension nerveuse ressentie par des hommes épuisés, assoiffés, affamés, quand ils devaient lutter des jours et des jours contre les éléments alors que quelques secondes d'inattention nourrissaient les requins...

Le schéma des évasions qui pouvaient réussir depuis le Maroni était peu ou prou toujours le même. Il fallait tout d'abord réunir une équipe de compagnons en qui on avait confiance, et mettre ses ressources en commun. Pour cela, les transportés devaient puiser dans leur cagnotte, soit conservée dans le "plan", ce tube cylindrique étanche qu'ils gardaient dans leur intestin, soit constituée autrement (nous verrons par ailleurs quels étaient les mécanismes de circulation de l'argent vers les transportés qui, en théorie, ne pouvaient ni en détenir ni en recevoir: tout au plus pouvait-il nourrir leur pécule, géré par l'AP). En général, un "libéré" (mais astreint au doublage et de ce fait lui aussi candidat à l'évasion car plus miséreux, la plupart du temps, que les détenus) se chargeait de trouver un intermédiaire - de nombreux commerçants chinois jouaient ce rôle en prélevant leur dîme - qui mettaient l'équipe en relation avec un vendeur d'embarcation.

FLAG12Début d'une "belle" (par F. Lagrange)

Image598Cette dernière était très rarement dimensionnée pour aller sur l'océan, a fortiori sur une si longue distance, et le risque était énorme. Il fallait réunir des vivres (souvent sous forme de lait condensé), des barriques d'eau, établir un gréement de fortune. Le jour dit, les hommes en corvée à Saint-Laurent s'échappaient en fin de journée (leur absence était constatée lors de l'appel du soir) et joignaient ausi discrètement que possible l'emplacement où stationnait l'embarcation. Il fallait impérativement que le jour choisi coïncide avec une marée descendante, faute de quoi il était impossible de prendre rapidement le large (la marée se fait sentir jusqu'à 50 km à l'intérieur des terres en Guyane) et échapper aux Indiens Galibis qui résidaient aux Hattes (de nos jours: Awala Yalimapo): ces derniers, alléchés par la prime versée par l'AP, abandonnaient souvent la pêche pour traquer les évadés.

Il fallait tout d'abord prendre suffisamment le large pour être hors de vue, et éviter d'être drossé contre la mangrove par le vent et les vagues. Ensuite, une épuisante navigation de plusieurs jours commençait, sous un soleil de plomb et dans ce cas la barque était immobile ou sous un grain et le chavirage menaçait à chaque minute, avec la torture de la soif (toujours) et de la faim (parfois).

Il est impossible d'établir un bilan des échecs et des réussites car si quelques détenus furent "repérés" au Venezuela ou ailleurs, comment comptabiliser ceux qui surent réellement disparaître, ne plus faire parler d'eux, et plus nombreux encore, ceux qui moururent sur le banc de Nickerie ou dans l'estomac d'un requin? 

FLAG13Dans la tempête.

mb03A l'arrivée au Venezuela, si on faisait parfois la grâce de ne pas extrader les évadés qui, la plupart du temps, étaient dans un état pitoyable, aucune faveur ne leur était concédée. Très vite il leur fallait trouver une façon de gagner leur vie dans un environnement pas forcément hostile mais rendu méfiant du fait de leur réputation (et du comportement criminel de certains récidivistes incorrigibles). S'en sortaient moins mal ceux qui avaient encore un viatique, surtout s'il était sous forme d'or.

Sinon, les exploitations pétrolières autour du lac de Maracaïbo, en plein essor, n'étaient pas très regardantes sur le passé des embauchés pour peu qu'ils fussent énergiques et il n'est pas excessif d'estimer que celui qui avait eu le cran et la force d'affronter et de survivre à de tels périls avaient cette qualité. Plus tard, d'aucuns se firent les suppôts de la police politique de ce pays tombé sous le joug d'une féroce dictature militaire.

thi3_steinlen_001fBeaucoup partaient à Buenos-Aires et certains, de là, participèrent aux nombreux réseaux de traite des Blanches qu'Albert Londres dénonça également (on peut sans exagération parler de franc-maçonnerie des proxénètes). Ils "réceptionnaient la marchandise" envoyée de France, pour la répartir dans les divers bordels de la ville et s'assurer du bon rendement de la traite.

D'autres, après un long périple, saisis du mal du pays ou désireux plus que tout de voir leur famille, tentaient même de revenir en France. Quand ils étaient reconnus ou dénoncés - cas le plus fréquent -, on les renvoyait inéluctablement en Guyane avec une peine alourdie: presque chaque transport de forçats comptait quelques uns de ces chevaux de retour, forcément très courtisés pour les informations qu'ils étaient à même de transmettre.

85323530_oL'auteur ne pense pas que malgré les périls et la souffrance qu'enduraient ces évadés, leur acte suffit à tirer un trait sur leurs crimes. Mais lorsque ces hommes qui ont tout risqué surent se conduire convenablement par la suite, il efface une grande partie du passé.

Et si d'aucuns se comportèrent comme les crapules qu'ils n'avaient jamais cessé d'être (on citera cette bande d'évadés qui tortura et tua un vieil homme arrivé 14 ans avant eux au Venezuela et qui leur avait donné l'hospitalité), d'autres trouvèrent une véritable rédemption, à l'instar du Docteur Pierre Bougrat (lien) dont la mémoire est encore honorée à Margarita.

 

85323768_oL'histoire de Pierre Bougrat

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10 mai 2013

Figures du bagne - Charles Hut, "l'Incorrigible"

 

LONGLAVILLE_1910-2Charles Hut naquit à Longwy le 23 août 1894 d'un père luxembourgeois et d'une mère belge, qui avaient fondé une famille de treize enfants, installée à Longlaville (Lorraine). Il était quasiment illettré quand il trouva un emploi non qualifié dans une chaudronnerie en 1909, à l'âge de 13 ans, quand sa famille acquit un hôtel-restaurant à Herserange.

Dès 16 ans, il se fit remarquer à l'Union Cycliste Longovicienne, où ses qualités de sprinter lui promettaient un brillant avenir. Il prétendra plus tard avoir volu s'engager dès 1914, ce qui lui fut refusé en raison de son jeune âge et de sa qualité d'étranger: il n'aurait pu servir dans l'armée française qu'à partir de 21 ans. La rigueur historique commande de rappeler que du fait de sa filiation, il aurait pu rejoindre les troupes belges sur l'Yser, ce qu'il ne fit pas. cela permet non pas de le stigmatiser (il fallait être inconscient ou d'une bravoure exceptionnelle pour participer à la pire boucherie de tous les temps) mais de relativiser son degré de motivation. Le fait est que sa présence à l'arrière mécontentait le voisinage à une époque où on accusait facilement de traitrise les embusqués ou supposés embusqués.

Première rencontre avec la justice quand il est accusé d'avoir participé, avec trois complices, au  cambriolage du magasin coopératif le Crédit Ouvrier. (cet acte souleva l'indignation générale, le commerce n'appartenant pas à un vulgaire capitaliste) Arrêté, il fut placé en détention préventive mais un mois plus tard, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, les quatre comparses s'évadèrent. Hut se réfugia chez un oncle au Luxembourg avant d'y être jugé et acquitté au bénéfice du doute. Il demeura au Grand Duché pendant toute la guerre, vivant en ménage avec une jeune fille, Marie. De l'union naquit son fils Michel, en 1916. A la fin de la guerre, en 1919, Hut rentra en France pour retrouver une famille dans le malheur:  son père s'était suicidé et l'hôtel familial  avait été détruit au cours de la guerre. Il chercha alors du travail, sans succès, et reprit ses activités sportives dans l'espoir de devenir coureur professionnel.

4434792Avec un complice, Husson, ils organisèrent le vol d'une grosse somme d'argent. L'événement fit grand bruit, mais Hut parvint à tromper les enquêteurs locaux. Se confiant alors à un de ses frères, il lui remit une partie du butin ainsi que la part dévolue à Husson pour qu'elle lui soit transmise. Ensuite il partit pour Belfort où l'attendait Marie, et le couple rejoignit Paris où Hut fut vite arrêté et cuisiné au Quai des Orfèvres avant d'être transféré à Longwy. Confondu par les dépenses inconsidérées de Husson qui avait ainsi attiré l'attention sur eux, il avoua.

Comparaissant en cour d'Assises en février 1920, Il fut condamné à 12 ans de travaux forcés, son complice à 10 ans (de ce fait ils étaient automatiquement astreints à résider perpétuellement en Guyane, leur peine excédant huit années).

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On parle pudiquement de "sa bonne conduite" qui lui vaut d'être dispensé du placement en troisième classe, sort normalement dévolu aux arrivants à Saint-Laurent du Maroni, conduisant à des affectations aux travaux pénibles (surtout quand, comme lui, ils sont d'excellente constitution). Il exerça les fonctions de boucher à St Laurent puis de pêcheur aux îles du salut.

Activités de tout repos qui laissèrent perplexes les témoins que j'ai interrogés en 1983 et 1984 (Mr Martin, Mr Badin, Y.T, G.F) qui s'accordaient sur le fait qu'une telle mansuétude récompensait en général des "balances".

Comme beaucoup, Hut pensait à l'évasion, et il lui fallait de l'argent pour cela.

Vite affecté à Cayenne, à l'entretien des lignes télégraphiques (autre poste de tout repos et réservé aux hommes dont l'AP ne se méfiait pas) , il cambriola avec un complice une des plus belles bijouteries de la place  (la Guyane, terre de prospection, ne manquait pas d'or). Dénoncé, il fut arrêté puis condamné à cinq ans de réclusion à l'île St Joseph (le maximum de la peine, l'AP devant être furieuse d'avoir vu sa confiance bafouée par un "Inco").

PariacaboIl est probable qu'il bénéficia du quart cellulaire, sinon il serait ressorti des cachots de Saint-Joseph dans un tel état qu'on n'aurait plus jamais entendu parler de lui. Très curieusement, on l'affecte encore à un chantier "humain", celui de Pariacabo, près de Kourou, toujours aux lignes téléphoniques (ce qui a provoqué les mêmes sourires dubitatifs de mes témoins)

Pensant toujours à s'évader, il s'associa avec un Annamite et ils préparèrent le vol d'une embarcation de l'AP, assorti d'un cambriolage de vivres dans les réserves de Pariacabo et de la confection du gréement nécessaire. Dénoncés, ils furent mis en joue au moment de l'embarquement. Hut parvint à s'enfuir et à rejoindre sa case, mais son complice le dénonça. La seconde peine fut clémente: juste six mois de réclusion et très "curieusement", à son expiration il fut de nouveau affecté à Pariacabo quand la règle voulait que les multi récidivistes de l'évasion fussent internés à Royale.

Toujours aussi bizarrement, il lui est confié des responsabilités puisqu'à peu près libre, il est chargé des achats pour le compte des familles de surveillants et en outre, on le laisse prospérer grâce à la tenue d'un potager. Un responsable de camp remit les pendules à l'heure et l'affecta à Kourou.

La libération intervient en juin 1934 mais il était astreint au "doublage" - dans son cas, à la résidence permanente - sous la surveillance de l'AP. Décidément, il avait su nouer de bonnes relations avec les autorités (ce qui présuppose qu'il rendit des services) puisqu'il obtint immédiatement une autorisation de résidence à Cayenne (ce qui était moin d'être systématique) et exerça comme jardinier des sœurs de Cluny.

photo 1Peu de temps après, nouvelle tentative de cambriolage. Arrêté par les gendarmes il écopa d'un an de prison assorti de la relégation collective au camp de Saint-Jean du Maroni où encore, "mystère" pour les habitués du bagne qui ne dérogeaient pas à l'honneur, on lui octroie une autorisation exceptionnelle d'exploiter un rade ( débit de vente d'alccol et de tabac aux Libérés et relégués).

Une opportunité d'évasion s'offrit à lui, qu'il accepta. L'embarcation dans lequel il prit place avec quatre complices quitta la côte vers le Vénézuela mais les évadés durent accoster à Trinidad où ils furent accueillis et requinqués, mais sans droit à résidence.

Hut s'embarqua alors clandestinement sur un cargo Allemand mais il fut remis aux autorités de  la Barbade. Il se défendit habilement, justifiant de sa non qualité de clandestin "car il avait payé la somme due pour visiter le navire".  Le tribunal, amusé, l'acquitta et condamna le commandant du navire à le rapatrier "en Europe". Mais ce dernier, furieux, se détourna vers Cherbourg avant son arrivée prévue à Amsterdam, et le remit aux gendarmes. Après un tour dans de nombreuses prisons françaises, il fut réexpédié en Guyane via Saint-Martin de Ré.

85551479_oA son arrivée, le TMS le condamna à seulement un an de prison, peine couverte par ses deux années de détention en France et ordonna sa réintégration  à St Jean, au camp des relégués. Très tôt (!!), il gagna le statut de libéré conditionnel  mais avec interdiction de se rendre à Cayenne. Il trouva un travail à la sucreie de Mirande, à Matoury (15 km de Cayenne) et put à terme obtenir l'autorisation de rejoindre le chef lieu une fois par semaine. 

En 1939, la guerre éclata et Hut renoua avec ses projets d'évasion. En septembre 1941, avec des complices, ils levèrent l'ancre pour échouer quelques jours plus tard en Guyane Anglaise et, comme d'habitude, ils y furent laissés libres mais déclarés indésirables. Après avoir remis en état leur embarcation et fait le plein de vivres (un délai de quinze jours était habituellement accordé par les Anglais), ils tentèrent de joindre Porto Rico. Expulsés de Saint-Domingue et d'Haïti, ils échouèrent finalement à Cuba le 3 novembre 1941 où ils furent plusieurs fois internés avant qu'une grève de la faim ne leur permette d'obtenir leur libération définitive. Hut resta à Cuba  jusqu'en 1947, vivant grâce au trafic d'armes. Jamais (contrairement à ses dires postérieurs) il ne tenta de rejoindre la France libre.

Nouvel embarquement clandestin en juillet 1947, pour Miami où il fut remis aux autorités (6 mois de prison) Libéré en décembre 1947 il fut expulsé vers Cuba où il se fit embaucher comme matelot sur un navire marchand. Quittant son emploi à New York avec un pécule, il embarqua régulièrement pour la France où il entreprit de rechercher sa famille.

 

six-jours-au-veldhivIl retrouva ses frères et soeur (sa mère était décédée), mais pas son épouse ni son fils. C'est au Havre, dans l'attente d'un nouvel embarquement que par hasard il les rencontra. Son fils alors âgé de 33 ans avait toujours ignoré sa condition de bagnard.

Hut fut, dans les années cinquante, une des figures des Six Jours de Paris, au Vel d'Hiv : il ne manquait jamais d'y assister, expliquant à ses voisins que sans son parcours atypique, il aurait sans nul doute été une des gloires du cyclisme français.

Décidément incorrigible, Hut fit encore parler de lui, dans les années soixante...

chales_hut01

Copie journal Hut2

921976073_LIl fit partie des nombreux bagnards qui se déclarèrent indignés par la mythomanie d'Henri Charrère, dit Papillon, qui s'était attribué les actes et les souffrances endurés par d'authentiques évadés. A ce titre, il apporta également son témoignage. 

Comme la plupart des documents émanant des "acteurs" du bagne, le livre de René Delpêche qui relève les "confessions" de Charles Hut offre un intérêt relatif, mais on ne peut pas dire qu'il apporte grand chose, ni qu'il soit d'une qualité littéraire significative.

Sources: gmarchal, Association Meki Wi Libi Na Wan, Michel Pierre, témoignages recueillis personnellement à Saint-Laurent (1983, 1984)

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