24 mai 2013

S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. La réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! (seconde partie)

(voir messages précédents, ici et )

 

EN PAYS PERDU


3009008143_1_3_lKRjNWsW—  Le Brésil, oui, Mais, avant tout, l'endroit où nous sommes s'appelle pour nous : l'Inconnu !    

/...

—  Ah ! ce n'est pas fini ! dit-il.

Nous ne savions qu'une chose, le nom du lieu où nous étions ; cela oui ! Pas un bagnard qui ne 1'épèle : Demonty. Pour mon compte, je rêvais à Demonty depuis quinze années.
Nous y sommes. Onze heures du soir. Nuit d'encre, vingt maisons de bois dans la forêt. Silence tragique.
Tout à coup, nous nous serrons les mains, les cinq ! Jean-Marie, joignant les siennes, prononce : Demonty! Nous répétons: Demonty! La joie tourne en nous comme la tornade sur mer. Jusqu'ici, nous devions nous cacher de tout : des chiens de chasseurs d'hommes, des gens. Là, nous n'avons plus rien à craindre. Vingt maisons ! Mais, pour sept mille hommes, c'est la ville la plus grande du monde, c'est la liberté !
Nous restons bien trois heures là, sur place, sans bouger, parlant bas, morts de froid, mais si heureux :

— Il ne faut pas croire, ajoute-t-il, que le bonheur ne soit fait que pour les heureux !

Enfin, nous nous mettons en marche. Il est deux heures du matin, exactement ; la pendule de l'église vient de sonner. Si par hasard l'église était ouverte, on irait y dormir. Nous avançons sur le village. L'église est fermée. A côté, un hangar délabré avec une lanterne au fond. Entrons.

C'est une étable. Des vaches couchées lèvent la tête. Quel œil accueillant, elles ont ! Un gros chien nous regarde, vient nous flairer et se frotte à nous. Il n'aboie pas ! Il remue même sa queue ! Depuis que nous avons quitté la vie pour le bagne, nous n'avons jamais eu réception pareille ! Chacun s'étend contre une vache pour avoir chaud. La mienne était rousse et bien bonne !...

A l'aube, un bruit. On se réveille. Un homme fort, gros, nous regarde. Il a deviné qui nous étions. Il hoche la tête et s'en va.
Nous, nous ne bougeons pas.
L'homme revient, portant une énorme marmite de riz et de giraumons. Cela fume.
Nous croyons que c'est saint Vincent de Paul.

Nous sortons sur la petite place. Les femmes, les jeunes filles, les hommes, les enfants nous entourent. Nos ruinés, nos loques ne leur font pas peur. Les femmes nous montrent du doigt la direction de la Guyane. Nous faisons "oui" de la tête. Alors, elles se signent en levant les yeux au ciel.

/...

 

quinine—   Savez-vous, me dit-il, sans s'être aperçu du hiatus, que toutes les femmes là-bas, sont magni­fiquement blondes ? Et  coquettes ! coiffées à la garçonne, rouge aux lèvres et fumant la cigarette !
On grelottait de fièvre, hein ! Elles nous apportè­rent de la quinine. Elles nous tâtèrent le pouls, le front, tout naturellement. Et nous étions sales ! Elles nous  donnèrent  des  bols  de lait  chaud !
C'était le paradis ! Alors les douaniers...

—   Ah ! ceux-là !

—   Comment,   ceux-là ?  Les   braves   gens !   Ils connaissent   d'avance   notre  histoire.  Ils   savent bien que nous n'avons rien à déclarer. Ils nous disent que les mines d'or de Carcoenne ont repris l'exploitation et que l'on peut aller là.

On remercie tout le monde. Jean-Marie entre dans l'église faire une prière, Louis Nice et le Calabrais disent qu'ils vont partir de leur côté. Adieu ! Nous restons, Jean-Marie, moi et l'Autre.

—   Pourquoi l'appelez-vous l'Autre ?

—   On n'a jamais bien su son nom, c'était un pauvre petit, bête  et malheureux. On  l'appelait l'Autre parce  qu'il disait toujours à  propos  de tout : "C'est la faute de l'Autre."  L'Autre, c'était celui qu'il avait tué, après une orgie de cidre dans une ferme du côté de Lisieux, je crois.

On compta notre argent. Moi, trois cent soixante-cinq francs guyanais et vingt grammes d'or. Jean-Marie : cent cinq francs et quinze grammes d'or. L'Autre : sept francs dix.

—   On t'emmène jusqu'aux mines.

—   Merci, Jean-Marie ; merci, Dieudonné,  fait-il en s'inclinant devant nous comme si nous étions des évêques.

DSCF0032Les douaniers nous trouvent un canoé pour Car­coenne [Calçoene]. Coût : cent francs et vingt grammes de poudre d'or.

On embarque. Je vais vous défiler rapidement la suite de cet épisode, fait Dieudonné, le malheur étant toujours le malheur.

Alors, on est sur le canoé avec les six marins et le patron. Nous tournons le cap Orange. Là, on s'arrête pour acheter du poisson salé aux In­diens à cheveux plats. On repart. On longe la côte. Palétuviers ! Ah ! ceux-là ! Si j'en revoyais, à pré­sent, je crois que je me mettrais en colère et que je cracherais dessus. On rencontre des petits points habités qui s'appellent : Cossuine, Cassiporé. Le surlendemain du départ, nous voyons quelques maisons. On demande ce que c'est ; le patron dit : Carcoenne. [Calçoene, siège à l'époque d'une fantastique ruée vers l'or]

—   C'est là où nous allons, piquez dessus !

—   Non ! fait le patron, qui continue sa route. On se fâche. Le patron déclare que lui se rend à Amapa, qu'il nous a pris pour gagner de l'ar­gent, et qu'il ne s'arrêtera pas à Carcoenne.

Où allions-nous trouver du travail maintenant ?

vasiere_mangrove_port_cayenne558_dsc8562Le matin, le canoé entre dans une crique va­seuse. Au fond, un hangar et six nègres nus qui scient des planches. Le patron parle à l'un des hommes, longuement, et nous fait signe de des­cendre. Je parie mes grammes d'or que nous au­rions été tués comme des lapins par les scieurs de long si nous étions descendus. C'étaient des Indiens à l'œil d'oiseau, les plus mauvais ! Nous refusons. Tout le monde crie. Nous crions plus fort. " On n'est pas des Arabes, dis-je. Cette fois vous avez affaire à des Français" . Et nous nous mettons en position de défense.

Le patron nous déposera à Amapa.

La confiance est partie. La nuit, nous veillons à tour de rôle. Au matin, c'est une nouvelle crique vaseuse, noire, un vrai paysage de crime : Amapa. Que faire là ?

— Patron, dis-je au Brésilien du canoé, deux cents francs pour nous descendre plus bas.

Il veut aussi quinze grammes d'or. Tout ce qu'on a, quoi ! Mais, il ne va qu'à Vigia, sur l'Ama­zone. De là, nous pourrons gagner Belem. Belem ! Deux cent cinquante mille habitants, le grand phare de tous les bagnards !

C'ETAIENT TROIS CHEMINEAUX DE BAGNE

Les trois cherninaux du bagne commencent une nouvelle "station". Ils reprennent la mer pour descendre jusqu'à l'Amazone. C'est là, sur ces rives de légende, que Belem est construit. Il leur reste en tout, le canoé payé, quatorze grammes d'or et un billet de dix milreis (trente-trois francs).
Pas de travail ; partant, pas de pain. Comme ils jeûnent, ils sont malades. Ils embarquent à Monténégro d'Amapa, où les mouches à dague, sans doute pour les guérir, leur font des pointes de feu. Celui qu'ils appellent l'Autre est à bout et geint dans le fond du canoé, entre deux ballots de poissons secs !
— Il délire tout le temps, reprend Dieudonné. "Non ! Non ! dit-il, vous ne ferez pas ça monsieur le directeur !"
- Il est loin, le directeur, lui renvoie-t-on. Il est à Saint-Laurent-du-Maroni ! On va vers l'Amazone, tu entends, réveille-toi ! Il sort de son cauchemar pour y retomber.

Il nous faudra six jours de ce canot pour atteindre l'Amazone. Je les passe. Ce n'est que de la faim, — les durs matelots ne sont pas compatissants et mangent devant nous sans rien nous donner, — de la maladie, du chagrin, le chagrin de ceux qui n'ont pas la chance avec eux. Mais, dans l'histoire, cela n'est rien ; ce n'est pas plus que l'accompagnement monotone d'une guitare pour une chanson !

L'AMAZONE

 

NO RIO DAS AMAZONAS

Amazonie aux alentours de Belém

Je passe donc, hein ? Et voici l'Amazone. Alors, là, je dois vous dire mon opinion. C'est tout de même rudement beau à voir ! Ni l'Autre, ni Jean-Marie ni moi, pauvres bougres, n'avions jamais pensé voyager un jour, tout comme des explorateurs, sur le fleuve le plus mystérieux du monde. C'est ce que le sort nous réservait, pourtant !

— C'est trop joli, cela ne doit pas être pour nous, disait Jean-Marie.

DSC02659On longe une rive. Nous ne voyons pas l'autre, il s'en faut. C'est le matin. L'eau est vert tendre. Des feuilles, des branches, des arbres entiers accompagnent le courant. Voici déjà des maisons. Plus loin, une scierie mécanique. Puis un phare. Deux phares. Nous arrivons chez les hommes.
Il y avait soixante-huit jours que nous nous étions évadés. Alors, voir des fumées sortir des toits, voir un tramway ! Le tramway surtout nous bouleversa. On riait. Et il marchait, vous savez, le tramway ! Il marchait vite ; c'était épatant !

—    Eh ! l'Autre, lève-toi, regarde !
—    C'est  Paris ? demande-t-il.
—    Des toits, des hommes, un tramway, des bicyclettes !
Il fait "Ah !" et repose sa tête sur son sac puant le poisson séché.
—    Courage ! il va falloir te tenir sur tes pieds. Essaye !
Nous préparons nos besaces et la sienne. Un havre aux rives boisées. Le canoé l'aborde. Un appontement de bois. Nous sommes à Vigia ! Un vieux douanier nous crie :

- Hep ! Hep !

Il parle français et nous demande de le suivre. Est-ce que nous avons l'air de posséder des biens ? On se regarde. Les habitants s'arrêtent et nous contemplent avec beaucoup de curiosité.

Nous entrons à la douane. Il sait qui nous sommes, pardi !

— Vous allez à Belem ? demande-t-il.
— Oui, et c'est tout ce que nous avons à déclarer.
—  Eh bien ! allez-y ! fait le vieux bonhomme.

Papel-moeda_-_mil_réis_(República)Il nous reste quatre milreis et cinq grammes d'or en tout, pour tout et pour trois. La première station de chemin de fer est à Santa-Izabel, à soixante kilomètres. Une fois par semaine seulement une auto relie les deux villes. Coût : dix milreis chaque place. Nous courons tout Vigia à la recherche d'un emploi. Nous entrons dans une scierie. On ne veut pas de nous. C'est l'Autre qui doit nous faire du tort, tellement il a l'air de vouloir mourir. Nous le couchons dans une impasse. Nous repartons. Pas de travail au port ; ce n'est d'ailleurs qu'un appontement. Un tailleur chinois ne veut pas de nous ; pourtant, nous savons coudre. On s'informe s'il y a des meules pour le manioc ; nous pourrions nous embaucher comme mulets. Pas de meules !

Le soir tombe. Rien à espérer ici. Nous avons encore trop l'air bagnard. Une seule solution : abattre les soixante kilomètres à pied. On retrouve l'Autre dans le fond de son impasse. Il nous suit. Nous prenons la route de l'autocar. Neuf heures du soir. La route coupe la forêt ; nous trébuchons dans les ornières. Il pleut. Aucun abri. Marchons.

—   Peux-tu suivre, toi, l'Autre ?

Il marche un peu en arrière, mais il marche. La nuit est sans lune. J'entends les dents de Jean-Marie qui claquent : un accès de fièvre. Depuis longtemps, on n'avait plus de quoi acheter un pain ; on se passait aussi de quinine ! Nos pieds sont déchirés par les cailloux. Le sable, la terre, l'eau, nos chaussures, tout cela ne fait qu'un seul poids à traîner. De plus, Jean-Marie a sa malaria ; l'Autre, sa crève, et moi, ma jambe gauche... Nous buvons l'eau qui coule le long des arbres. Jean-Marie ne peut pas. Il tremble tellement qu'il casserait ses dents contre l'écorce.

On marche en suivant le fil télégraphique, en le devinant, plutôt. Ce sont trois forçats en promenade. Au matin, nous avons fait vingt kilomètres. Nous tombons où nous sommes et dormons. Une heure après, nous reprenons la route. C'est dur de repartir! Nous marchons tout le jour, nous arrêtant souvent. Il y a des bananes ; nous en pre­nons : la nature nous les donne.

Les maisons des villages que nous traversons sont en vase compressée. Qu'il ferait bon, là de­dans, une heure ! une nuit ! Les habitants ferment leurs portes. Les chiens aboient, les enfants nous montrent de loin. La nuit revient.

amazonia_pousadaL'Autre suit comme un automate. Il n'a pas dit un mot depuis vingt-quatre heures. Mais il n'est pas mort, puisqu'il marche. Il pleut. Nous marchons toute la nuit. Longtemps après notre passage, les chiens hurlent encore. L'eau tombe, par trombes. Nous avisons une masure. L'Autre s'écroule contre le mur et ne bouge plus. On s'é­croule comme lui. Je me retiens pour ne pas tous­ser. La toux l'emporte. Deux chiens aboient, nous trouvent et n'en finissent plus. On remue dans la masure. Nous reprenons la route inondée.

Mais, cinq cents mètres plus loin, nous nous dirigeons tous les trois vers un poteau télégra­phique : on s'assoit autour. Il doit être trois heures du matin. On repart.

L'Autre suit en parlant tout seul maintenant. Il délire debout. Enfin, pour l'instant, il ne nous retarde pas.

Les coqs chantent au matin !

Au loin, des lumières électriques, pâles dans le jour qui vient.

Attiré par elles, l'Autre semble remonté ; il marche comme un pantin à manivelle, si vite qu'on ne peut le suivre. Il ne parle plus, mais il comprend encore. Il a compris que c'était la gare de Santa-Izabel. Il a fait soixante kilomètres à pied, en pleine agonie ! Il arrive. Il s'effondre.

060802 002Le train s'en va à quatre heures du soir, pour Belem. Les jours ordinaires, cela coûte un milreis deux cents. Aujourd'hui, dimanche de carna­val, paraît-il, le prix est de deux milreis neuf cents. On en pleurerait. On n'a pas de quoi prendre le train ! Des gens s'approchent. On leur vend notre plan*. On trouve toujours à vendre cet instrument, c'est si peu ordinaire ! Une femme nous achète des bananes. Maintenant nous avons l'argent.

* Tube cylindrique étanche qui servait de portefeuille intime aux bagnards, qui les dissimulaient dans leur rectum.

Quatre heures arrivent. Nous montons dans un wagon. Des banquettes ! On s'assoit, un peu hallu­cinés par la souffrance et la faim. Des marchands de gâteaux font circuler leurs paniers. Tout le monde mange. Nous nous tenons raides et dignes et regardons par la portière pour ne pas voir les pâtisseries. Douze petites stations dans la forêt amazo­nienne. Puis Belem ! L'Autre vit encore.

SOUS LES CONFETTI

Belem ! Il est 8 h. 12 du soir. Santa Maria do Belem do Para !

Nous descendons du wagon, traînant l'Autre. Nous sommes arrivés ! Passerons-nous inaperçus ? Nous mettons pour la première fois le pied dans une ville organisée. Il va falloir compter avec la police. Jusqu'ici nous n'avions abordé qu'à des "degrad" perdus. Nous  sortons  de  la gare ; ses lumières nous aveuglent, nous grisent.

060802 013J'ai l'adresse d'un camarade évadé depuis six mois. Où est-ce ? Dans quelle direction ? Aucun de  nous ne parle encore portugais. Je décide d'aller  seul  du   côté   du  public  et  de montrer l'adresse écrite sur un papier. Je  pars. J'hésite avant d'aborder un passant. Je choisis une dame. Elle est un peu étonnée ; je suis tellement sale ; une barbe repoussante, et mes souliers surtout ! Mais j'ai ma casquette à la main, et mon regard ne doit pas être celui  d'un homme  dangereux. Elle me montre un tramway et m'indique que c'est tout au bout. Je reviens trouver les deux loques. On voudrait prendre le tram, mais on ne sait combien cela coûte. On ira à pied.

L'Autre, qui est à sa toute dernière extrémité, part le premier, mécaniquement.

Nous suivons les rails ; nous sommes malades, en guenilles, affamés. La ville est tout illuminée. Une musique joue, la population est en fête. C'est le dimanche du carnaval. De fenêtre à fenêtre, à travers la rue, les gens se lancent des serpen­tins. Les autos passent, remplies de fêtards qui s'envoient des confetti ; les jeunes hommes asper­gent les femmes de parfum. Elles répondent à coups de petites boules en celluloïd. Place de la République, les globes électriques blanchissent les visages. Des voitures où hommes et femmes pin­cent de la guitare tournent autour de la place ; cela fait un jovial carrousel.

060802 014

bar_parqueNous sommes couverts de confetti. Nous avons faim ; nous regardons les restaurants, les pâtis­series. Des badauds, des masques nous empêchent d'avancer. Alors, nous écoutons les orchestres du Grand Hôtel et du café da Paz. L'Autre est hé­roïque. Il reste dans la fête, comme s'il était venu spécialement pour elle ! On le soutient. Nous avan­çons. Une rue, deux rues. Nous demandons dix fois. Enfin, voilà l'impasse et le numéro. Une baraque. Je frappe.

[Londres donna alors la parole à Rondière, qui les reçut]

—   On frappe, commence Rondière. Il était dix heures du soir. J'étais couché. Je prends ma chan­delle, j'ouvre en chemise, je regarde. Je vois trois loqueteux  traînant   des  serpentins   à leurs  che­villes, la barbe remplie de confetti et les yeux ma­quillés par la faim.

—   Eugène !

—   C'est moi ! dit-il.

-  Eh bien ! t'es beau !

Je recule ; ils entrent. Ils étaient bien abîmés.

-  Combien donc que t'a mis de temps, Eugène ? Il laisse tomber, d'une bouche qui a soif :

— Soixante-douze jours !

Je donne de l'eau, du pain. Alors, je m'aperçois que parmi les trois il y a un moribond qui ferme déjà les paupières sur mon plancher.

—   Qui est-ce celui-là ? Dieudonné répond :

—   De là-bas !

— Il   faut   le   conduire   à   l'hôpital.   Pour   lui d'abord, pour nous ensuite. S'il meurt ici, nous serons jolis !

Le moribond ne pouvait plus marcher. Nous n'avions pas d'argent pour prendre une voiture.

— Ah ! dis-je à Jean-Marie, tu es fort toi ; moi aussi ! On le portera à la chaise morte. Comme c'est carnaval et la rigolade dehors, les gens croi­ront qu'on s'amuse.

Je m'habille. J'empoigne l'Autre, comme ils l'appelaient. On sort tous les quatre. On allait à un kilomètre de là, à la Santa Casa de Misericordia. D'abord, je le portai tout seul. Quand on entra dans le quartier de la fête, je le pris en chaise avec Jean-Marie. On causait, on riait. Je disais à Dieudonné, qui suivait derrière :

— Ramasse des confetti et jette-les  nous : on aura l'air d'un groupe de bambocheurs.

021129 070Il nous en mit quelques poignées. Je repris le copain sur mon dos dès qu'on eut passé les lumières. Il ne dormait pas ; c'était un rude paquet tout de même ! On parvint à la Santa Casa. On ne nous demanda pas de papiers. Il y avait là une sœur française. Elle en avait vu arriver quelques-uns de la même espèce. Elle savait d'où il venait !

— Encore un ! dit-elle.

Il est mort le lendemain matin. Ce fut sa Belle à lui...

UN   NOUVEL ETAT   CIVIL

- Alors, le lendemain... (Dieudonné a repris la parole), je me lave, je me rase. Un Russe nous prête dix milreis. Je vais acheter une chemise pour moi et -pour Jean-Marie.

—   Cela fait deux chemises, alors.

—   Une seule. On la mettra tour à tour, suivant les visites que nous aurons à rendre. Jean-Marie est fort ;   je  suis maigre.  Je choisis la chemise entre  les deux !  Je  reviens. Rondière  nous fait manger du pain et du beurre. Je sors pour cher­cher du travail.

Je vois : Fabrique de meubles, Casa Kislanoff et Irmães. Je me présente. On m'embauche. A une heure de l'après-midi, j'avais le rabot à la main. J'achète des vêtements à prestâcoes, à tempé­rament. Je fais embaucher Jean-Marie.

Je loue une chambre. Je ne suis plus le forçat Eugène Dieudonné, mais M. Michel Daniel, ébé­niste. On ne peut pas s'appeler Victor Hugo, par exemple ! Quinze jours après je vais à la police pour me faire établir ma cadernette, cette carte d'identité qui sert de tout en Amérique du Sud. J'ai le certificat de ma logeuse, celui de mon patron. Je donne ma photo. Officiellement, je suis M. Daniel. On est presque heureux, Jean-Marie et moi, maintenant. Tout le monde nous accueille bien. Notre patron nous augmente. Il veut me nommer contremaître. Je refuse, pour éviter les jalousies.

savoia-marchetti_s-55-copyright-freePuis arrive Pinedo, vous savez, l'aviateur italien. Je sortais du tombeau et n'avais rien vu depuis quinze ans ! Cet enthousiasme ! Ah ! être libre d'acclamer et d'applaudir !

J'achetais tous les soirs la Folha do Norte. Ce soir-là était le 25 mai. Je l'ouvre. Je pâlis. Jean-Marie pâlit : ma photo était en deuxième page !

Je lisais le portugais depuis deux mois. L'article n'était pas méchant. Mais il disait que la police française avait signalé à la police brésilienne qu'Eugène Dieudonné, évadé de Cayenne, devait être dans l'Etat de Pernambuco ou dans celui de Para.

Je revis le bagne. Nettement. Ce fut atroce. Et puis je décidai de me suicider plutôt que d'y retourner. Et j'eus comme un soulagement. A l'atelier, le lendemain, rien de changé. Ma propriétaire m'appelle toujours M. Daniel. Aucun chien ne lève le nez pour me regarder. Une se­maine passe. Rien.

Une autre, puis d'autres.

Le 14 juin, à onze heures, je sors de mon atelier. Il fait très chaud. Je prends, comme chaque jour, le chemin de mon restaurant l'Estrella da Serra ! J'ai très soif. J'entre dans îa pension; Je me verse un verre d'eau. Je le buvais debout, lorsque quatre hommes, assis à la table voisine, se dressent. Ils m'entourent. Je reste le verre aux lèvres. C'était quatre investigadores de la police.

— Suivez-nous !

***********************************

 

albert-londres-3-490x280Il n'est pas dans notre propos, au cours de cette note, de relater la suite des aventures de Dieudonné qui, à la suite d'un incroyable concours de circonstances et d'une mobilisation sans précédent tant au Brésil qu'en France, gagna finalement le droit de rester dans son pays d'accueil, puis une grâce assortie de la levée de son interdiction de séjour. La voie était libre pour un retour très médiatisé par Albert Londres qui l'accompagnait sur le paquebot navigant vers la France, recueillant le récit de son odyssée.

Malheureusement, Jean-Marie et Paul Vial, autre forçat croisé dans les geôles de Belém n'eurent pas cette chance. Moins "madiatiques", leurs cas n'intéressaient guère l'opinion brésilienne et ils furent extradés vers la Guyane. Jean-Marie qui ne commit aucune violence ni aucun acte malhonnête pendant sa belle fut condamné à une peine symbolique par le TMS.

Figure exceptionnelle du bagne, Dieudonné fera l'objet d'un portrait complet.

Précédent : S'évader au Brésil - la réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! (première partie)  (lien)

Pour lire l'intégralité de l'Odyssée de Dieudonné, par Albert londres, cliquez pour télécharger "Londres, Adieu Cayenne" (ou "l'homme qui s'évada")

Posté par borghesio à 10:03 - Commentaires [10] - Permalien [#]
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23 mai 2013

S'évader (3) - De Cayenne au Brésil. La réussite pour Dieudonné, mais à quel prix! (Première partie)

 

Après le drame épouvantable qui coûta la vie à Venet (lien), les six survivants parvinrent à rejoindre les alentours de Cayenne où trois d'entre eux survécurent un mois: Menoeil, Deverrer et Brinot, poussés par la soif et par la faim se rapprochèrent dangereusement de Rémire, et se firent capturer par les porte-clés arabes.

La relation de cette période par Dieudonné est sujette à caution: s'il est sans doute exact qu'il dut, avec ses deux compagnons, se défie des manoeuvres de deux forbans - Pirate et Jambe de laine -, des libérés qui les faisaient insidieusement chanter, ils furent certainement aidés par des compagnons du bagne et bien évidemment, il n'était pas question pour lui de les mettre en difficulté. Enfin, après les avoir rançonnés quotidiennement, Pirate leur présenta un autre passeur, juste avant de les dénoncer. 

 

Le trentième jour, comptes  un à  un, Pirate apparut, accompagné d'un Noir.
- Enfin, salut! dis-je au nègre.
Il s'appelait  Strong Devil, il était de  Sainte-Lucie. et connaissait "la « mè » depuis les Antilles jusqu'au Brésil sud. Il avait déjà trois forçats. Son prix  était de huit cents francs !
- Pirate, dis-je, tu vas aller à Cayenne, cette nuit. Voici une lettre. Tu frapperas à cette adresse, on te remettra mille francs. Cinquante pour toi.
Et je dis au Noir :
- Entendu. Quand ?
Pirate répond :
- Demain, à la nuit, Strong et moi, nous vous attendrons dans le carbet de la bonne vieille. Tu donneras cent francs à Jambe de Laine, cent francs à moi, plus les cinquante promis tout de suite, petit Dieudonné !
Sept heures, le lendemain. Jean-Marie et moi nous sommes dans le carbet. La  vieille panse les plaies de nos pieds. Du bruit. Ce sont les trois compagnons, trois têtes inconnues.
On est sept mille au bagne ! Pirate et Strong suivent. Jambe de Laine suit.
— Payez ! dit Strong.
Pirate me remet les mille francs. Je paye.
— Paye, dit Pirate, tendant la main et montrant Jambe de Laine.
Je paye.
Les trois s'appellent : Dunoyer (meurtre) ; Louis Nice (assassinat) ; Tivoli, dit le Calabrais (meurtre). Malade, la femme du nègre n'avait pu raccompagner pour ramener l'argent. Aussi partit-il lui-même pour Cayenne.  Il avait promis d'être de retour à minuit.
Il ne vint pas. Le lendemain non plus. Ah ! nous étions de brillants individus ! Volés par Strong; dénoncés par Pirate.  Plus d'argent, la pluie, la faim.
A la nuit, je prends le Calabrais et je lui dis :
- Tant pis ! Pirate doit être chez son Chinois, allons !
Il y était. Nous le sommons de nous conduire d'urgence chez Strong. Mais il était saoul.
- La nuit prochaine, dit-il.
Nous retournons dans la forêt. Il pleut.
Le  lendemain,  à midi, j'entends un bruit. Le haut des taillis remue. Un Arabe passa sa tête. Il me fait signe d'approcher. J'ai un mouvement de recul. II   insiste. J'y vais. Les compagnons  me suivent.
- Vous êtes dénoncés, nous dit-il. Je suis chargé de repérer votre refuge. D'autres Arabes cherchent ailleurs. Pirate vous a vendus, mais toi, Dieudonné, tu as sauvé Azzoug, — c'était le marabout des  musulmans ; il était en train de se noyer, un jour, aux îles du  Salut, — alors,  nous, les Arabes, nous ne dirons pas où vous êtes. Je suis venu te prévenir. Jambe de Laine est filé. Fuyez.

nid-de-guepes-visoflora-8093Nous ne sommes plus que des bêtes de brousse traquées par les chasseurs d'hommes. Nous tombons sur des mouches-sans-raison [guêpes]. C'est pire qu'un essaim d'abeilles. Nous approchons heureusement d'une savane  inondée. Nous  y plongeons. Elles nous laissent. Louis Nice connaît la demeure de Strong. Il ira seul. Nous l'attendrons de l'autre côté de Cayenne. On se sépare. C'est la nuit. On traverse Cayenne.
Depuis trente-six jours, je n'ai plus revu la ville! Pas un casque de surveillant. Je suis déjà devant l'église. Mes narines se pincent, tellement j'ai peur.
Mais la chasse est commencée, et nous sommes forcés. J'arrive place des Palmistes. A droite, l'hôpital, quelques lumières; à gauche, la poste, un homme   en   sort.   Je   me   cache.   Des   urubus   se couchent, des crapeaux-buffles beuglent. Silence.  Obscurité. Mélancolie. La brousse! Cayenne est traversée ! A huit heures du soir, Nice arrive au rendez-vous. Il sort de chez Strong. Il n'y a trouvé que sa femme. Son mari est dehors et nous attend depuis deux jours. La femme avait conduit Nice au rendez-vous.  Et maintenant, nous suivons Nice. Deux heures de marche. Une crique. Strong est là, assis sur son fusil, fumant sa pipe. Il rit. - Vous avoir payé, moi veni ! Moi pas voleur !
Mais, l'autre soir, il avait rencontré Sarah ! Il avait de l'argent — le nôtre — Alors, Sarah ! tafia ! bal Dou-Dou ! Et puis l'amou ! Une nuit d'amour quoi ! pendant que nous l'attendions.
Le lendemain, à son réveil, il apprend que nous sommes vendus. Il charge Pirate de nous donner ce nouveau rendez-vous. Bref nous avions retrouvé le sauveur ! Le nègre se lève, étend le bras, désigne une ombre sur l'eau : la pirogue.

VIVE  LA BELLE, LA BELLE DES  BELLES!

ecossistema_cabo_orangeLa pirogue ! Elle est pareille à l'autre, l'autre qui sombra. Bah! Elle s'appelle la Sainte-Cécile... Strong dit : "C'est un vrai poisson." Il ajoute : "Par mouché Diable" (monsieur Diable), je vous conduirai à l'Oyapok. »
On attend que le montant emplisse la crique.
- Acoupa, lui aussi, avait juré, dis-je.
- Acoupa ? Très vilain petit singe noir, marin des savanes, rien du tout de bon. Strong prend cher, mais Strong arrive. Allons ! fit-il. [NDA. Strong était quatre fois moins cher qu'Acoupa...]

Il est onze heures de la nuit. La pirogue est belle : pagaies de rechange, deux ancres, chaînes solides, cordes neuves, un réchaud, du charbon de bois, des provisions.
- Moi, homme de conscience, dit Strong.
Nous embarquons. Il voit tout de suite que Jean-Marie et Nice seront les meilleurs à  la voile. Les autres prennent les pagaies.
- Maintenant, dit Strong, parlez bas ; le son s'entend  de loin sur l'eau. On reconnaîtrait vos voix de voleux et de assassins !
Nous arrivons devant le Mahury. Toujours la petite lanterne du dégrad des Cannes. L'aube! Nous  hissons la voile. Strong est beau. D'une main, il tient la corde, de l'autre le gouvernail. Il tire des bordées en sifflant, il zigzague  avec science. Nous avançons sur Père-et-Mère. J'aperçois l'endroit où nous avons reculé avec Acoupa... Jean-Marie le voit aussi et  le regarde. Et tous deux, ensemble, subitement :
- Ho!   hisse! garçons!  C'est  là!  Ho!   hisse!

coucher-soleil-guyane-1312458Toutes nos forces et toutes nos âmes sont dans les pagaies. Nous passons !
- Merci, mouché Diable ! dit Strong. Et il assoit la pirogue sur la vase.
- Pourquoi ? demandons-nous, effrayés. il mouille le les deux ancres, roule la voile et dit :
"Strong connaît!". On ne repartira que le lendemain. La nuit vient. C'est là, exactement, que nous avons fait naufrage. Il ne reste rien de nos épaves, la vase a tout avalé. Rien.  Nous sommes sur le tombeau de Venet... Duez ou sa femme allument là-bas, sur leur île, leur lanterne-phare. Au fond, le vent qui se lève arrache aux palétuviers des cris de fièvre et d'abandon. Un tronc apparaît dans la vase.
II ne va pas lever les bras, au moins, celui-là ? Eh bien! il faut le dire, mon cauchemar ne dura pas. Un tel désir de liberté bouillonnait en  moi
qu'il chassa le passé. La nuit était belle. Il y avait clair de lune. Strong dormait comme un bon saint noir. L'espoir submergea le souvenir. Puis on se réveilla. C'était encore la nuit. Une lanterne brillait à l'horizon.

/...

Alors, le matin arriva. La colline de Monjoli, la première, sortit de la nuit.
 - A la pagaie ! nous crie Strong.
Il eût fallu voir notre entrain.
- La faute d'Acoupa est d'avoir passé la barre à la voile et de nuit. Il faut travailler de jour et à la main. Allons ! La pleine mer est proche. Strong compte : "Un, deux".
Dans le danger, les hommes ne demandent pas à êtres libres ; ils veulent se sentir commandés. Strong se révèle un chef, et nous avons du bonheur, à lui obéir. Nous pagayons, pagayons, pagayons...
L'eau glauque s'éclaircit. On n'aperçoit bientôt plus que des taches sombres. Elle devient limpide. C'est la pleine mer. Strong regarde et dit : "C'est fait ! Nous avons passé la barre sans nous en apercevoir."  Nous hissons la voile. Le Calabrais s'approche de Strong et l'embrasse. Sur le visage, la joie chasse le bagne, et, tous à la fois, comme des fous ou des imbéciles, nous nous mettons à hurler en plein océan :  "Vive la Belle, la Belle, des Belles, la Plus Belle des Plus Belles !"

SEPT LONGS JOURS

Six jours exactement que nous sommes en mer. Le vent est fort, la vague méchante. La pirogue, couchée sur sa droite, bordage au ras de l'eau, avance. Nous la vidons à coups de calebasse.
Strong est beau. Pipe aux dents, il manie tout, la voile, la barre. Nous chevauchons les vagues, nous les descendons sans dévier jamais de notre route :
— Ventez ! Veniez ! sainte Cécile ! Ventez ! Ventez, mouché Diable ! Allume ma pipe, Calabrais.
Il faut savoir que, lorsque les Noirs croient le diable dans leur jeu, ils ne doutent de rien.
Voici l'Approuague, un des fleuves de Guyane.

Nous apercevons le mariage de son eau jaune avec la mer. L'Approuague, où il y a de l'or ! Et puis, une crique !

Il s'y dirige, l'atteint, ancre.

Après, il dit :

— Strong va pêcher.

mgp31310Il jette une ligne de fond. Trente minutes après, vingt mâchoirons gisent dans la barque.

C'est bon, le mâchoiron, fait Dieudonné. Ainsi appelions-nous le directeur du bagne de votre temps, le très honorable M. Herménegilde Tell. Il avait les yeux comme ce poisson, hors de la figure. Mais le poisson est bien meilleur !

Maintenant, Strong dit : « Au nom du Diable, je fais la cuisine ». Il allume le réchaud.

On mange.

— Cette   crique,   reprend   le   nègre,   s'appelle "Crique des Déportés". Vous ne le saviez pas ? Je vais apprendre à mouchés blancs la géographie, moi, mouché noir !

Tout en mangeant, il conte :

— Quand   j'étais petit   enfant, petit, petit, je venais là avec des aînés, entrepreneurs d'évasions. Alors les grands, ils laissaient là mouchés forçats. Ils disaient : "Allez, z'amis, chercher de l'eau." Et  mouchés  forçats  descendaient et la pirogue s'en allait, et mouchés forçats, ils crevaient dans li  vase et le palétuvier. Seuls les courageux se sauvaient et gagnaient les hauteurs, là-bas. Ce fu­rent les premiers bûcherons de bois de rosé, les premiers chercheurs d'or de l'Approuage. J'étais petit, moi, tout petit...

On regarde Strong. Il comprend notre pensée. Il dit:

— Humanité a fait progrès pendant que moi devenu grand.

85098941_oIl lève les ancres. Nous pagayons. Quatre heures après, pointant le doigt vers un sommet, Strong dit : « Montagne d'Argent ! »

Montagne d'Argent ! me dis-je. Quel souvenir ! Moi aussi, c'était quand j'étais petit, petit. J'allais à Nancy faire les commissions de ma mère. Elle

me disait : "Tu rapporteras du café de la Mon­tagne d'Argent, C'est le meilleur ! " Et la voilà ! C'est bien elle. Si loin ! Si près !

Dans ce temps-là, c'étaient les jésuites qui la cultivaient. Elle rendait. L'administration lui suc­céda.

— Depuis, dit Strong, montagne donne rien de café. Elle est devenue de bronze, puis de bois, puis de lianes, puis d'herbes folles.

La mer est grosse. Il pleut. Nous traversons un terrible endroit. Strong lutte magnifiquement. Louis Nice et le Calabrais vident la pirogue. Jean-Marie est barreur. L'autre et moi, nous faisons le balancier pour empêcher la barque de chavirer.

Strong gagne une anse et crie :

- Mouché   Diable,  protège  ton   fils, mouché Strong !

On ancre.

On prépare à manger. Tout à coup, un vent su­bit s'engouffre dans l'anse, des vagues chargent notre pirogue. Elle oscille terriblement. Le ré­chaud, notre marmite sont culbutés. Strong blan­chit.

-   C'était un nègre, mon vieux.

-   Alors, vous n'avez jamais vu un nègre blan­chir quand il y a de quoi ?

- Pagayez ! Pagayez ! crie-t-il.

Jean-Marie lève l'ancre. Il était temps. Une tor­nade passait, arrachant les palétuviers, jetant des épaves contre la pirogue. Les nuages couraient si près de nos têtes qu'on aurait pu les toucher de la main.

Jean-Marie se dresse comme s'il avait quelque chose à dire à la nature. «On s'en fiche, crie-t-il, si on coule encore cette fois, on recommencera une troisième !"

Et, parlant toujours à l'Invisible : " Et une quatrième ! "

A quoi cela servirait, je vous le demande. Je lui dis de s'asseoir et d'obéir. Il répond :  "Bien, patron ! "

Un quart d'heure après, le calme était revenu.

On ancre.

DSC02659Alors, comme nous regardons devant nous, on voit arriver un nouveau nuage ! Celui-là vole ; ce sont les moustiques des palétuviers voisins. Ils nous ont découverts et viennent torturer la seule proie qu'ils aient : les évadés. Ils tombent sur nous.

Notre bois est mouillé. Nous ne pouvons allu­mer de "boucan". Ils nous recouvrent. Vaincu, Jean-Marie s'abat dans le fond de la pirogue. Il pleure de souffrance. Il n'a que vingt-huit ans ! Et, tout en se laissant manger, il répète comme des litanies ! "Ah ! misère ! Oh ! misère ! Oh ! Oh! "

Et voici le matin du septième jour.

— Aujourd'hui, nous dit le Noir, vous verrez le Brésil.

Les cœurs battent. Nous nous regardons dans les yeux, comme pour mieux échanger notre joie.

—   Tu es sûr, on le verra ? demande Jean-Marie à Strong.

—   Par mouché Diable !

—   F...-nous la paix avec ton diable. Je te de­mande si on arrivera, oui ou non.

— Tais-toi, dis-je à Jean-Marie. Il se tut.

Pas de vent. Nous allons à la pagaie. Il y a beaucoup d'écueils, par là. La journée est difficile. On ne mange pas. Pour mon compte, j'ai l'im­pression que je ne mangerais jamais assez vite et que je perdrais trop de temps. La chaleur est si gluante qu'une lassitude char­gée de sommeil nous pénètre. La pagaie tombe de nos mains. On n'en peut plus.

— Là ! Là ! dit Strong, regardez ! Cap Orange. Brésil !

Le sang me remonte au cerveau. Je saute pres­que à la figure du nègre.

parque-nacional-do-cabo-do-orange-4—   Que dis-tu ? Le Brésil !

—   Le Brésil ! Cap Orange ! Le Brésil !

—   A la pagaie ! petits frères !

Je n'ai pas besoin de commander deux fois ; tout le monde est réveillé.

— C'est le Brésil, camarades !

Quand je réfléchis, maintenant, je me demande ce que nous trouvions de beau à ce cap Orange. Il était aussi lugubre que le reste. Ah ! cet ins­tant ! Je vois danser, entre les arbres du cap Orange, le double des créatures qui m'attendent en France. Je le vois !

Jean-Marie dit : "Ma Doué !" L'Autre, je n'ai jamais bien su son nom, parle d'une petite amie qu'il a, rue des Trois-Frères, à Montmartre, qu'il avait, tout au moins ! Nice et le Calabrais, eux, retournent du coup à leur origine ; ils baragoui­nent l'italien.

Quant à Strong, il fume sa pipe.

— Ventez !    Ventez !    sainte   Cécile !    Ventez ! mouché Diable !

Cette fois, on ne se moque plus de lui. Nous voyons la gueule de l'Oyapok. Le vent se lève.

cabo_orange 2L'Oyapok est large comme une mer. Nous l'a­bordons. Il nous avale par une espèce de courant secret. La pirogue vole. L'eau entre. Nous la sortons. L'Autre et Nice quittent leur pantalon pour être prêts, en cas de danger, à continuer à la nage. Une saute de vent déchire notre voile par le bas. Dans l'orage qui commence, elle claque comme un drapeau. Un quart de seconde, je revois la scène de notre naufrage. Mais non ! Jean-Marie rattrape la voile, la reficelle. Bravo ! Pendant deux heures, nous courons sur l'Oya­pok déchaîné, glacés de froid, d'espoir, de peur, de joie ! On arrive ! Ces lumières, là-bas, c'est Demonty. Demonty, la première ville du Brésil.

— C'est beau !   C'est beau !   disions-nous  tous ensemble.

Il fait nuit noire. Nous avons plié la voile. Nous allons maintenant à la pagaie, évitant tout bruit de choc dans l'eau. Une éclaircie dans les palétuviers.

Quelques maisons...

(Ceux qui n'ont pas entendu Dieudonné prononcer à cette minute ces deux mots: quelques maisons, n'entendront jamais tomber du haut de klèvres humaines la condamnation du désert!)

Strong aborde. Nos pieds touchent terre. Silencieusement, sans mot d'ordre, nous, les cinq forçats, nous embrassons le nègre.

- Adieu ! nous dit-il, que mouché diable vous protège !

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